Renouveau d’un village marqué par des années de conflit

By 7 April 2012

1.2 – Renouveau d’un village marqué par des années de conflit

Les origines du conflit

Le caractère montagneux de cette région a rendu l’accès difficile à cette Municipalité. Jusque dans les années 1980, la population se déplaçait peu. Les seules personnes extérieures venues s’installer à San Agustín Loxicha appartenaient au groupe des Caciques. Les Caciques désignent les personnes, souvent métisses, qui possèdent des moyens économiques plus importants que la moyenne. Ils profitent généralement de cette domination économique pour accaparer le pouvoir économique et politique. L’isolement géographique de la région des Loxicha a sans doute aidé les Cacique à conserver ce pouvoir pendant des décennies.

Cependant dans les années 1970, la situation change lorsque des groupes de résistance paysanne ont commencé à s’organiser. Leurs principales revendications se concentraient sur la défense de leur organisation communautaire et des formes traditionnelles de pouvoir. Au Mexique, ce pouvoir traditionnel repose sur des lois appelées « usos y costumbres » (us et coutumes). Pour arriver à ses fins, le mouvement paysan devait donc destituer le pouvoir des Caciques. En 1984, c’est chose faite avec l’élection d’un Président Municipal qui n’appartenait pas au groupe dominant et qui réussit à impulser de nombreux projets avec le soutien massif du village. Les années 1980 ont ainsi marqué un tournant décisif pour la région. D’un côté parce que le peuple n’était plus sous domination Cacique, mais aussi parce que le mouvement paysan se transformait en un groupe révolutionnaire armé, appelé l’EPR (Ejercito Popular Revolucionario).

L’EPR est né de différents groupes armés présents, à partir des années 1970, dans les communautés rurales marginalisées des Etas de Oaxaca et de Guerrero. Ces lieux présentaient des inégalités sociales et économiques particulièrement fortes qui ont souvent conclu à une prise des armes de la part des paysans.

L’organisation et la présence de plus en plus forte de l’EPR n’ont pourtant pas amené un climat de paix et d’entente générale. Les « Caciques » n’étaient plus au pouvoir mais ce groupe armé a commencé à utiliser des méthodes de pression et d’intimidation pour forcer les paysans à s’unir à leur mouvement. S’ils refusaient, ils pouvaient aller jusqu’au vol de leur bétails et/ou de leurs cultures.

Le Pasteur Angel est originaire de San Agustín Loxicha. Il a migré à Mexico vers la fin des années 1980, pour chercher du travail. Après une dizaine d’années passées là-bas, il a décidé de revenir au village et de devenir pasteur de l’église évangéliste. C’est son passage à la capitale qui lui a fait découvrir cette religion. Il nous apporte ici son regard sur le conflit.

« Avec ce groupe a commencé à surgir une certaine violence, surtout quand les habitants refusaient de s’unir au mouvement. Ils (EPR) disaient que tout le monde devait s’unir et c’était un mouvement socialiste, mais à cause de ces violences beaucoup étaient réticents… s’ils refusaient, ils usaient de la violence contre les paysans et leur prenaient de force leurs récoltes. (…) Depuis les trente dernières années passées, San Agustín Loxicha a beaucoup changé. Auparavant, il y avait beaucoup de problème de violence. Il y avait beaucoup de problèmes, de carences. Les gens n’arrivaient pas à communiquer. Si quelqu’un de l’extérieur venait, les gens courraient et allaient se cacher. Ce sont les carences économiques, les gens manquaient de tout. Ils pouvaient se battre pour n’importe quoi. »

L’éclatement du conflit armé ou l’affrontement avec les autorités gouvernementales

L’EPR a donc commencé à grandir et à devenir de plus en plus important dans la région jusqu’en 1996, où un conflit armé avec les autorités gouvernementales éclate. Une dizaine de personnes sont mortes dans l’attaque perpétrée par l’EPR dont des policiers, des soldats, des civils et des membres de l’organisation révolutionnaire. Un des membres décédé était originaire de San Agustín Loxicha ce qui a conduit l’armée à venir occuper la région. Plus de 250 paysans sont emprisonnés, soupçonnés d’appartenir à l’organisation révolutionnaire. Un climat de tension s’est propagé sur toute la zone en raison des multiples dénonciations encouragées par l’armée. La présence de l’armée a également donné lieu à la construction de routes reliant les communautés afin d’asseoir leur contrôle et leur pouvoir dans la région. Le but de l’armée était de détruire le mouvement de l’EPR. La menace, la répression, l’emprisonnement et les dénonciations ont été les outils de ce démantèlement. (*)

Une lente et longue sortie du conflit

Il a fallu plusieurs années pour que la situation des Loxicha soit connue de l’extérieur et que les médias commencent à enquêter sur les conditions de la répression opérée par l’Armée. Ce sont essentiellement les nombreuses épouses des prisonniers qui ont permis le rapprochement des différentes associations de défense des droits de l’Homme, et des médias, à leur cause. Cette mobilisation a entraîné peu à peu la libération des prisonniers, mais aujourd’hui encore, une douzaine de paysans sont toujours en prison. (Gouverneur C., 2003)

Le conflit a provoqué de nombreuses répercussions sociales sur les relations entre les habitants des différentes communautés ainsi qu’à l’intérieur même des communautés. L’éclatement du conflit et ses répercussions ont convaincu des milliers d’habitants de fuir. Nombre d’entre eux se sont retrouvés à Oaxaca, la capitale de l’Etat mais également à San Agustín Loxicha qui présentait plus de sécurité que les communautés isolées de la Municipalité.

Aujourd’hui, la majorité s’accorde à dire que « tout cela est passé », mais le Président Municipal reconnaît que des partisans de l’EPR sont encore actifs dans les communautés les plus reculées de la Municipalité. Ce thème continue d’être empreint de peur et reste un sujet plutôt tabou. L’Armée est encore présente sur les lieux, mais son rôle est surtout symbolique. Elle n’exerce plus ni de violence, ni de répression sur les populations, mais reste là pour dissuader la population de tout soulèvement. Le Président actuel cherche à minimiser l’influence que peut avoir l’EPR dans la région pour qu’elle ne soit plus perçue comme un lieu de violence et d’insécurité. Car, si cette Municipalité était totalement inconnue avant 1996, le conflit a forcé les autorités gouvernementales et fédérales à s’intéresser à la région.

Répercussions sociales et politiques du conflit

Le conflit a provoqué un intérêt majeur de la part du gouvernement national et fédéral qui s’est traduit par des appuis financiers massifs. Cette nouvelle ressource financière permet de mener à bien différents projets, principalement axés sur la construction d’infrastructures (routes, canalisations, électrification…). En même temps, cet argent a été le déclencheur d’une refonte du schéma politique.

Siro est parti à l’âge de 10 ans de sa communauté. Il ne parlait pas espagnol. Il a d’abord travaillé à Oaxaca et dans d’autres villes du pays avant de revenir à San Agustín Loxicha et de partir seul aux Etats-Unis. C’est le manque de travail qui l’a décidé, d’autant plus qu’il avait contracté des dettes en essayant de construire sa maison et son commerce. Il a pu voir le contraste entre avant le conflit, et les changements que celui-ci a provoqué. Il a été candidat aux dernières élections présidentielles.

« Avant (le conflit) il n’y avait pas d’économie à San Agustín, pas de transports, pas d’électricité, pas d’accès aux communautés, il n’y avait pas d’appui du gouvernement, pas de route en asphalte pour arriver jusque ici, pas de Lycée… Jusque dans les années 1980, tout le monde parlait Zapotèques, peu étaient bilingues. Il n’y avait d’argent ni pour le Président, ni pour le Municipe. Le président était à la fois juge et gouvernant. Ni le gouverneur, ni les députés régionaux ne venaient par là. Il y avait un groupe, les Caciques, c’était des gens de l’extérieur, ils avaient les ressources, l’argent et donc le pouvoir. Ils dominaient tout et petit à petit il y a eu la haine. A un moment quand le peuple n’en pouvait plus, il y a eu l’affrontement entre eux, ce qui a initié le conflit. En 1996, lors de l’éclatement du conflit, la situation était insoutenable. Ce que voulait le peuple c’était récupérer son autonomie, ses valeurs…Moi, je ne vois rien de mal dans ce mouvement. Finalement il a permis aux gens de récupérer ce qu’on leur avait pris.» (Siro, habitant de San Agustín Loxicha)

Auparavant le Président Municipal ne percevait aucun salaire pour sa fonction et disposait d’un budget de 40 000 pesos (2000 €) pour 72 communautés. Les possibilités de développement étaient limitées voire nulles. Le Président devait obligatoirement compter sur l’appui de la population pour la réalisation des projets. Ce travail collectif appelé tequio correspondait également aux formes traditionnelles de la vie communautaire. La participation était obligatoire sous peine d’amende. Ce système est encore présent au sein des communautés que comprend la Municipalité de San Agustín Loxicha. Mais, au sein de la cabecera, cette habitude a été délaissée peu à peu, en raison des nouvelles ressources financières dont dispose le Palais Municipal. Désormais, le budget annuel de la Municipalité s’élève à 52 millions de pesos, soit plus de 2 millions et demi d’euros. Le mode de fonctionnement communautaire s’est peu à peu perdu laissant à la Municipalité la charge de réalisation des infrastructures. Si ce système survit dans les communautés c’est parce que l’isolement plus grand auquel elles doivent faire face, les oblige à conserver une forme d’autonomie. La gestion de ces conflits ou la réalisation d’infrastructures est en grande partie sous la responsabilité des agents municipaux (*).

L’augmentation considérable du budget de la Municipalité a également favorisé un intérêt plus grand pour la Politique et la gouvernance de la communauté. Conscients des enjeux individuels et collectifs, quelques personnes du village (candidat aux élections, professeurs…) ont réussi à faire changer le modèle électoral et à faire abandonner celui de « usos y costumbres ». Selon « Usos y costumbres » un groupe d’anciens, les « sages du village », décidait des hommes éligibles, et un vote à main levée décidait du gagnant. Ce fonctionnement devient en effet difficile à réaliser, et peu démocratique lorsque la population est importante. Ce système avait fait partie d’un processus qui a abouti à la reconnaissance des particularités électorales pratiquées par les communautés indigènes, que l’Etat de Oaxaca est le seul à reconnaître. 412 municipalités de l’Etat sur les 570 ont opté pour ce système. (Morvant-Roux, 2006) Depuis 1995, se pratiquent les deux systèmes électoraux, à travers les partis politiques ou à travers le processus des « us et coutumes ». La création de ce système a été une réponse de l’Etat aux mouvements indigènes. Pourtant après l’euphorie initiale des leaders et intellectuels du monde zapatiste, le processus des « us et coutumes » a montré ses limites. Il n’a pas paru être une solution à un mode électoral plus démocratique et, dans les communautés peu organisées, il a permis la reproduction d’une domination cacique. (Castro Neira, 2005)

Désormais, à travers le système électoral des partis politiques, tout le monde peut se présenter comme Président Municipal et le vote se fait au moyen de bulletin à déposer dans une urne.

Le Président Municipal actuel est le premier président élu par un processus électoral par partis. Il est originaire de San Agustín Loxicha. Il est parti étudier le droit à Oaxaca et est revenu vivre dans sa localité. Il a fait parti du groupe d’opposition qui a rassemblé différents leaders politiques et professeurs et qui s’est battu pour que le système des « us et coutumes » soit abandonné.

« Il me semble que le système de « usos y costumbres » était imposé à la population. Pour San Agustín Loxicha, revenir à ce système serait une erreur, parce que faire une assemblée à main levée avec 6000 personnes ne permet pas d’engager un réel processus démocratique. »

Le développement des infrastructures basiques telles que les routes, l’eau, l’électricité et les écoles démontre qu’un processus de modernisation est en cours dans la région. Il participe au désenclavement des communautés. L’école est sûrement l’exemple le plus frappant concernant le changement opéré en quelques années. Une propension de plus en plus importante de jeunes et d’enfants vont à l’école et poursuivent leurs études jusqu’au Baccalauréat. En une décennie, grâce à la présence depuis 1997 d’un Lycée à San Agustín Loxicha, de nombreux jeunes ont la possibilité de continuer à étudier. Une grande majorité d’entre eux a dépassé le niveau scolaire de leurs parents et envisage de plus en plus une carrière universitaire. Beaucoup de parents ne sont jamais allés à l’école ou alors jusqu’en primaire. Ils ont souvent conservé leur langue natale, le Zapotèque, et s’expriment parfois difficilement en espagnol.

Jusqu’à la fin des années 1990, étudier impliquait obligatoirement un départ vers la capitale de l’Etat. Ce déplacement était couteux et dépendait de plusieurs facteurs (membres de la famille dans la ville, moyens financiers pour les coûts universitaires…), ce qui limitaient fortement les possibilités d’étudier. Actuellement, la population accorde une grande importance aux études, ce qui se répercute sur l’importante croissance du nombre d’enfants et de jeunes scolarisés. Les études représentent un nouvel espoir pour la Municipalité et ses habitants. Face à une économie agricole en crise, la jeune génération cherche des alternatives. Cependant, la portée de ces études a des limites. Il existe très peu d’opportunités de travail dans la Municipalité et notamment pour celui qui étudie. S’ils ne souhaitent pas être agriculteur, l’option la plus courante est de partir à la ville. De plus, comme les parents ont souvent un niveau scolaire plus fable que leurs enfants, des écarts intergénérationnels d’éducation importants sont apparus. Ce qui peut parfois provoquer un déplacement de l’autorité entre parents et enfants.

Loxicha microfinanzasEduardo est le directeur du Lycée. Il habite depuis 8 ans à San Agustín Loxicha. Il était ingénieur civil avant de décider de se consacrer à l’éducation.

«Selon moi, il existe un problème plus fort. Le garçon a vu qu’il avait dépassé les attentes de ses parents. Son père n’est pas allé en primaire, lui a terminé le collège et se retrouve au lycée. Aujourd’hui son père ne peut plus rien lui dire. En plus ils sont très respectueux des décisions que leurs enfants prennent et parfois ce sont des décisions qui nous paraissent à nous, qui avons étudié, incorrectes. Mais c’est à eux que revient la décision, et leurs parents la respectent. L’attente que les étudiants ont, est d’apprendre un métier, de bien parler et bien écrire, et, une fois qu’ils ont ces capacités et qu’ils terminent leur diplôme, ils vont chercher du travail en dehors de la communauté. Ils s’en vont… à Oaxaca, Miahuatlan, Pochutla ou aux Etats-Unis. »

* – Journal National Mexicain Reforma, décembre 1996, « Oaxaca : los signos del conflicto »
* L’agent communal est élu à travers le processus décrété par « usos y costumbres » (voir paragraphe suivant). Son élection se fait au sein de sa communauté. 2 ou 3 hommes sont choisis par leur communauté ; Un vote se fait à main levée, et celui qui est choisi ne peut se rétracter.
Ainsi sont choisi l’agent et son équipe. La durée du mandat est d’une année. Ces tâches principales tournent autour de la résolution des problèmes juridiques et familiaux et assure la liaison entre le Président municipal et sa communauté.
* Terme mexicain désignant l’équivalent d’un canton en France, composé de plusieurs communautés et un chef-lieu qui regroupe les fonctions politiques et administratives.

Quand la microfinance cible les migrants
Université de Provence Aix-Marseille 1 – Département d’Anthropologie
Master professionnel « Anthropologie & Métiers du Développement durable » – Mémoire de recherche appliquée