Portraits et projets des migrants – parcours du migrant

By 8 April 2012

1.2 – Portraits et projets des migrants

Une variété de profils à San Agustín Loxicha

On distingue deux grandes catégories de migrants : les célibataires et les pères de familles. Le profil du migrant et sa situation familiale sont des données qui vont impliquer des liens particuliers avec la famille. Le célibataire n’a pas les mêmes obligations que le père de famille qui doit répondre aux besoins de sa femme et de ses enfants.

Le célibataire a entre 18 et 25 ans. Beaucoup avaient un niveau scolaire équivalent au collège lorsqu’ils ont migré. Plus le départ est récent, plus le migrant à de chance d’avoir étudié jusqu’au Baccalauréat. Le Lycée du Municipe a une dizaine d’années, ce qui explique l’élévation du niveau d’éducation de la population.

La situation économique de la famille est différente selon que le jeune est de la cabecera (chef-lieu) ou des communautés. Dans les communautés, tous sont des paysans, avec peu de terrains. Dans la cabecera, il est plus courant que les parents tiennent un petit commerce, ou lorsqu’ils sont paysans, ils disposent de terrains plus importants. Le profil socioéconomique des familles des migrants montre un premier clivage entre la cabecera et les communautés. Clivage qui va se confirmer dans les raisons de migration du jeune.

Lorsque la famille se situe dans la classe « moyenne », c’est à dire qu’elle est propriétaire de plusieurs hectares ou qu’elle réalise une activité commerciale, le célibataire part plus par curiosité que par nécessité. Il le choisit et ce départ s’inscrit donc dans un objectif personnel. L’argent gagné sera principalement pour lui et aidera sa famille de manière occasionnelle.

Quelques extraits d’entretiens révèlent les différents motifs évoquaient par les migrants ou leurs parents originaire de San Agustín Loxicha.

« Lui est parti parce qu’il en avait envie, pas par grande nécessité. » (Mère commerçante d’un jeune migrant célibataire)

« Mon fils est parti par envie… pour se faire une expérience, créer son destin et pour essayer de vivre mieux, d’avoir de meilleures conditions de vie. » (Père agriculteur d’un jeune migrant célibataire)

Moi, je suis parti pour gagner un peu plus, je suis parti essayer… » (Ancien migrant célibataire revenu vivre à San Agustín Loxicha)

« Quand on nous parle des Etats-Unis, c’est le premier monde et nous qui sommes dans le tiers-monde on a envie de connaître cela, c’est pour cela que j’ai eu envie de partir, et aussi pour améliorer ma situation économique. Mes parents ne voulaient pas que j’y aille parce j’étais très jeune. » (Ancien migrant célibataire originaire de San Agustín Loxicha qui est désormais étudiant à la ville de Oaxaca)

Pour le célibataire issue des communautés, la nécessité est beaucoup plus présente et une dépendance de la famille envers le jeune compromet la migration. Il est davantage dans une obligation d’envois d’argent.

Ici, les extraits sont tirés d’entretiens réalisés auprès des familles vivant dans les communautés du Municipe. Leur situation économique est plus critique et les motifs de migration le montrent.

« Il a fini le collège et il ne faisait plus rien. Son père ne supportait plus cette situation, alors on lui a dit de partir là-bas avec son oncle. » (Mère au foyer originaire de Tierra Blanca, une communauté à 2h30 de marche de San Agustín Loxicha)

« Nous n’avions pas d’argent, c’est pour cela que ma fille de 19 ans est partie avec son oncle. Elle nous aide, parce que ses frères et sœurs sont à l’école. Mais de ce qu’elle m’envoie j’ai juste assez pour mes dépenses, je peux rien mettre de côté. » (Mère au foyer de Tierra Blanca)

Pour le père de famille, cette obligation est omniprésente. Son départ est le reflet d’une nécessité économique forte. Il part avec le projet de rassembler le plus rapidement possible une somme significative pour entretenir sa famille et pouvoir mettre de côté. La pression est plus conséquente car l’argent qu’il envoie doit permettre autant à couvrir les dépenses quotidiennes qu’à constituer l’épargne de la famille. Les principales raisons de la migration sont : la construction de la maison et l’éducation des enfants. Par éducation des enfants, il faut comprendre l’éducation scolaire plus qu’universitaire. Il s’agit, à travers ce motif, de couvrir les dépenses que nécessite l’envoi d’un enfant à l’école.

Une migration assimilée aux cycles de vie à Totolapa

A Totolapa la migration suit une autre logique. Elle s’intègre dans les différentes étapes de la vie d’un homme et l’accompagne dans ce chemin. Dans cette communauté, il est courant de réaliser plusieurs voyages aux Etats-Unis. Chaque départ constituera l’occasion de réaliser un projet différent selon la période de vie dans lequel il se trouve.

Genoveva est épouse d’un homme qui est parti 5 fois aux Etats-Unis. La première fois c’était en 1990. Aujourd’hui elle a un petit commerce et vend des poulets rôtis. Chaque départ a permis à la famille d’augmenter son capital.

« Il est parti car nous n’avions pas de maison, mes parents étaient pauvres et n’avaient pas de terrains. Avant de partir mon mari travaillait comme journalier dans différentes plantations ou comme ouvrier. Quand il est parti, il m’a laissé seul, enceinte et avec notre fils de 3 ans. Nous avons vécu avec ma belle-mère. Il est resté 4 ans la première fois. Avec l’argent envoyé nous avons pu nous acheter un terrain. Quand il est revenu il a construit une partie de la maison. La deuxième fois, il est parti pour pouvoir rassembler un peu d’argent et acheter un terrain irrigué à Totolapa. La troisième fois il n’est pas resté longtemps, une année seulement, et après cela il est resté 5 ans ici et il est reparti 9 mois. Avec l’argent qu’il m’envoyait je le gardais à la maison. Il n’y avait pas encore de microbanque. On a pu acheter une rôtisserie pour les poulets. Ensuite mon fils voulait étudier. C’est pour cela qu’il est parti la dernière fois. »

Dans la communauté, le niveau socioéconomique des familles dépend davantage du nombre de migrants sur lesquels elles peuvent compter, que de l’activité réalisée sur place. De manière générale le migrant devra prévoir, dans l’argent envoyé, une partie pour son épargne personnelle et une autre pour les besoins de sa famille (foyer parentale ou familiale selon qu’il est célibataire ou marié).

Les premiers voyages vont permettre au migrant célibataire de préparer son futur familial. Son épargne devra lui permettre de s’acheter un terrain, construire sa maison et payer le mariage. Une fois marié, la migration apparaît ensuite comme la stratégie la plus courante pour entretenir sa famille.

Les migrants peuvent avoir entre 15 et 45 ans, mais la majorité a entre 18 et 25 ans. Il existe peu de migrants âgés car le relais est souvent pris par un fils qui se charge, à son tour, d’entretenir ses parents, même une fois marié.

Le niveau scolaire des migrants est relativement bas, tout comme celui de la population locale.

Quand la microfinance cible les migrants
Université de Provence Aix-Marseille 1 – Département d’Anthropologie
Master professionnel « Anthropologie & Métiers du Développement durable » – Mémoire de recherche appliquée