Migrants : Principaux acteurs du réseau informel de microfinance

By 9 April 2012

2.2 – A Totolapa, les migrants sont les principaux acteurs du réseau informel

Rôle différencié de l’IMF suivant le taux d’émigration

Entre Totolapa et San Agustín Loxicha, la migration s’est développée de manière très distincte. C’est cette différence qui peut être révélatrice du véritable rôle de l’IMF. Lorsque la migration joue un rôle secondaire dans l’économie locale, les besoins de la population en services financiers sont plus importants. Nous l’avons vu dans le cas de San Agustín Loxicha où l’octroi de crédit concerne l’activité principale de l’IMF. Dans cette communauté la migration reste une ressource incertaine et risquée, ce qui explique qu’elle ne se développe pas de manière aussi exponentielle qu’à Totolapa. La présence d’une IMF permet à la population d’avoir accès à un service financier essentiel que représente le crédit. Alors qu’à Totolapa, les migrants semblent jouer ce rôle d’acteur financier. En effet, depuis que la migration concerne la majorité des familles, le moyen de trouver de l’argent s’est, semble-t-il, largement orienté vers les migrants. L’éloignement géographique ne semble pas ici une contrainte pour la population. Dans les années 1990, personne n’avait de téléphone et se joindre relevait d’une organisation complexe. Grâce à l’amélioration des communications et des transferts d’argent les distances sociales et psychologiques entre les migrants et leurs familles se sont atténuées.

Pour comprendre l’influence et l’impact de l’argent des migrants sur la communauté, on peut revenir brièvement sur les nécessités qui peuvent entraîner un besoin d’argent. A Totolapa, les familles ont généralement recours à un prêt lors de trois évènement majeurs : le départ d’un homme vers les Etats-Unis, l’achat de terrain et/ou la construction de la maison et l’organisation des fêtes religieuses et familiales (mariage, baptême, 15 ans pour les jeunes filles, fête des morts…). Chacun de ces trois événements fait appel à une stratégie différente mais au sein de laquelle le migrant reste l’acteur principal.

Lorsqu’un homme décide de passer la frontière, le plus courant est qu’il demande à un membre de la famille, déjà présent aux Etats-Unis, de lui avancer l’argent. Parfois c’est même directement avec le passeur qu’il s’arrange pour le payer une fois arrivé et cette transaction se fait en dollars. La dette que le futur migrant contracte va pouvoir être remboursée en quelque mois de travail au « Nord » alors qu’il aurait fallu certainement plusieurs années pour économiser la totalité de la somme. Le passage de la frontière coûte aujourd’hui près de 3000$ (40 000 pesos). Grâce à la présence d’un réseau important de compatriotes, le migrant de Totolapa va pouvoir compter sur un hébergement et des contacts pour trouver un emploi. D’autant plus que celui qui lui a avancé l’argent aura tout intérêt à l’aider dans cette démarche.

L’achat d’un terrain ou la construction d’une maison se réalisent uniquement avec l’argent de la migration. Que ce soit pour lui-même ou pour ses parents, c’est le migrant qui aura la charge de réunir l’argent nécessaire. Dans le cas où les parents sont trop âgés pour migrer c’est en général une fratrie de migrants qui va ensemble travailler à ce projet. La construction d’une maison coute environ 100 000 pesos (5 500€). C’est une somme considérable pour ces populations. Avec le salaire de base, un mexicain devrait travailler de nombreuses années et sûrement emprunter pour pouvoir réaliser sa propre maison. Un migrant peut en moyenne réunir cet argent en trois ans.

La célébration des fêtes religieuses à Totolapa a connu un changement extraordinaire depuis ces dix dernières années. Auparavant un mariage était une cérémonie simple et modeste. Aujourd’hui chacune de ces célébrations se déroule sur la place du village où l’ensemble de la communauté est invité à partager le gâteau et à profiter de la musique d’un groupe « en live ». Tout cela a bien sûr un coût. Un mariage coute en moyenne 70 000 pesos (3800€) Plusieurs alternatives s’offrent aux jeunes mariés et à leur famille. La coutume veut que ce soit le marié qui ait la charge financière de l’évènement. En générale, il a déjà eu le temps de faire un voyage aux Etats-Unis. Mais étant donné le jeune âge des futurs mariés (en moyenne entre 17 et 22 ans), il est souvent difficile d’avoir la totalité de la somme. Dans ce cas la famille demande à plusieurs personnes d’être les parrains et les marraines de la fête. Chacune de ces personnes auront à leur charge, par exemple, le gâteau, le groupe, l’église… Ces personnes, pour pouvoir honorer leur engagement, demande généralement à un migrant de leur famille de leur envoyer l’argent. Derrière cette organisation se cache un système d’entraide et solidarité important. Accepter d’être parrain permet en retour de solliciter cette famille au moment où leur fils se mariera.

Nous l’avons vu dans la partie 2, l’argent des migrants est indissociable de l’économie locale. Que ce soit pour la concrétisation d’un projet de vie tels que la maison ou le mariage, le migrant va économiser jusqu’à avoir ce qui lui faut avant de rentrer au pays. Pour ce qui est de l’activité agricole, les familles qui continuent de cultiver la terre sont généralement aidées par des membres de leur famille partis aux Etats-Unis. Dans ce contexte, l’offre d’une IMF semble trouver difficilement une place. L’offre informelle paraît répondre aux besoins de la population. Etant donné que la migration concerne la majorité des familles, il est possible de solliciter un prêt auprès d’un membre proche. L’immense écart entre le salaire américain et mexicain constitue un changement d’échelle tel que le remboursement devient souvent impossible. Les échanges se sont donc déplacés pour se concentrer autour des migrants. Ce sont les principaux acteurs financiers de la communauté.

Pourtant il existe de nouvelles inégalités entre familles transnationales et familles paysannes. C’est une minorité dans la communauté de Totolapa, mais pour ces familles, l’augmentation du coût de la vie et du travail renforcent ce fossé. Dans cette situation, l’IMF pourrait donc proposer ces services aux familles qui en ont la nécessité. Cette démarche demanderait de leur part un travail important de reconnaissance des familles en difficulté et de propositions faites quant à leur situation. C’est donc bien en ayant une connaissance approfondie du public auquel elle s’adresse qu’elle peut améliorer ses services.

L’IMF formalise l’épargne et participe à la bancarisation des remesas

A Totolapa, l’envoie d’argent est clairement l’élément déclencheur pour le rapprochement des familles transnationales vers les institutions financières formelles. Ce lieu de réception peut prendre de multiples formes. Il peut être un organisme financier, un établissement de transferts de fonds, un commerce, tous ne délivrant pas des services financiers. Le contexte des localités étudiées ne présente pas autant d’options et, les lieux de réception les plus proches sont uniquement des institutions financières. Cette configuration a l’avantage de lier directement les remesas avec les services financiers et particulièrement avec l’épargne bancaire.

Avant la présence de l’IMF, les gens devaient se rendre dans des villes situées à plus d’une heure et demi de route pour recevoir leur argent. La plupart des personnes préféraient alors revenir avec tout leur argent pour le garder à la maison. Disposer d’un compte bancaire aussi loin aurait été couteux (trajets pour s’y rendre) et inadapté à leurs besoins. Les familles doivent pouvoir accéder à leur argent facilement en cas de besoin. L’épargne restait donc une pratique essentiellement informelle jusqu’à l’arrivée de la Microbanque. L’adhésion de la population est loin d’avoir été immédiate. Les 500 pesos qu’il fallait verser pour pouvoir déposer son argent sur un compte a constitué une première barrière. Puis, les gens n’ont pas vu d’intérêt immédiat à changer leurs pratiques financières. Ils avaient l’habitude d’avoir toujours un œil sur leurs économies, d’y avoir accès immédiatement et de gérer finalement cet argent en privé. Ce changement des pratiques a permis une réelle bancarisation des remesas. Elle permet à l’IMF de disposer d’une captation importante qui devrait lui permettre d’octroyer davantage de crédits pour le développement de la communauté. Mais, nous l’avons vu, ce schéma ne s’est pas déclenché à Totolapa. Pourquoi ? Pour comprendre les raisons de cette situation il est nécessaire d’analyser les limites de la microfinance face au développement, face aux problématiques de la migration et face aux contraintes structurelles des lieux dans lesquels elle agit.

Quand la microfinance cible les migrants
Université de Provence Aix-Marseille 1 – Département d’Anthropologie
Master professionnel « Anthropologie & Métiers du Développement durable » – Mémoire de recherche appliquée