Les jeunes face à l’éducation et la migration

By 8 April 2012

2.2 – Les jeunes face à l’éducation et la migration

Education et migration sont reliées par des liens très particuliers. Ils peuvent parfois être moteur l’un de l’autre ou au contraire, se concurrencer. Lorsqu’ils sont moteur, la migration du père vient en appui à l’éducation des enfants ; c’est le cas de San Agustín Loxicha. S’ils se concurrencent, la migration apparaît comme une alternative plus attractive que l’éducation ; comme nous le montre Totolapa.

San Agustín Loxicha : le pari de l’éducation

A San Agustín Loxicha, l’éducation est un motif de départ souvent cité. Plusieurs facteurs ont permis à l’éducation de prendre une place importante dans la Municipalité : l’offre scolaire s’est considérablement améliorée depuis ces dix dernières années et le Programme d’aide du gouvernement « Oportunidades » incite efficacement à la scolarisation.

Le Municipe compte près de 60 établissements allant de la maternelle au Lycée. Toutes les communautés ont aujourd’hui, une école primaire et un collège à proximité. La présence du Lycée a largement favorisé la scolarisation des jeunes jusqu’au Baccalauréat et permet pour cette génération d’envisager d’autres perspectives. Pour de nombreuses personnes, étudier représente la possibilité de sortir de sa communauté et d’agrandir son horizon. Beaucoup voient dans les études une porte de sortie à leur condition de vie actuelle. Les entretiens avec les jeunes du Lycée, ont révélé qu’aucun d’entre eux ne pensait migrer pour améliorer sa situation. Au contraire, leur espoir se plaçait davantage dans la poursuite d’études universitaires. Pourtant, peu d’entre eux pourront continuer leurs études. Il est toujours nécessaire de se déplacer jusqu’à la capitale de l’Etat, à Oaxaca, ce qui exige des dépenses importantes.

Le programme Oportunidades a été lancé en 1997 et vise, à travers les femmes, à lutter contre la pauvreté en investissant sur le capital humain. Il comprend trois axes : l’éducation, l’alimentation et la santé. Les deux premières composantes du programme sont matérialisées par des dons financiers, alors que la santé s’appuie principalement sur des campagnes de prévention. Pour bénéficier de cette aide, il faut vivre dans une région qualifiée par l’Etat de zone pauvre et marginalisée et disposer de faibles ressources financières. (*) Cette sélection se fait sur la base d’enquêtes et, en fonction de différentes variables mesurant la pauvreté, le foyer se verra attribuer cette allocation. (Sedesol, Secrétariat du Développement Social au Mexique) (*)

En ce qui concerne l’éducation, Oportunidades accorde une aide financière aux mères de familles qui ont des enfants scolarisés du primaire au Lycée. Cet appui est destiné à couvrir les dépenses scolaires comme l’inscription, l’uniforme, le matériel, les livres… Tous les deux mois, ces mères reçoivent entre 125 pesos (6€) et 790 pesos (42€) selon le niveau et le sexe de l’enfant. Une fille aura le droit a plus d’argent qu’un garçon. Dans une zone plutôt pauvre et marginalisée telle que San Agustín Loxicha, cette aide représente un gain assez important pour convaincre la famille d’envoyer ses enfants à l’école. Auparavant, les ressources provenaient exclusivement de la récolte de leurs champs, aujourd’hui cette allocation amène souvent une liquidité manquante au foyer.

Maria est mère de famille de Tierra Blanca, une petite communauté (150 habitants) située à 2 heures de marche de San Agustín Loxicha.

« Aujourd’hui tous les enfants vont jusqu’au Lycée grâce au programme Oportunidades. Ils nous donnent pour chaque enfant qui étudie, tous les deux mois. Mais après à l’université, ils nous enlèvent la bourse, et à l’Université les frais sont plus importants. »

Les caractéristiques de la migration dans cette région ont probablement influencé le destin de ces jeunes. Nous l’avons vu, le migrant de San Agustín doit faire face à de nombreuses difficultés : le coût du passage, l’absence d’un réseau pour l’aider à travailler, s’héberger… Cet ensemble d’obstacles rend le départ et ses gains très incertains. Pour cela sans doute, le nombre de migrants augmente faiblement. Les jeunes ne sont pas, sans cesse, face à des migrants qui représenteraient un argent facile. Ces difficultés bénéficient à l’éducation. Cependant le manque d’opportunités de travail dans le Municipe oblige souvent les jeunes à partir à la ville ou sur la côte pour chercher du travail. Parfois, après quelques années de travail, ils peuvent opter pour les Etats-Unis, étant confrontés aux bas salaires et à la précarité de leur emploi dans leur pays.

Totolapa : une migration qui détourne de l’éducation

L’offre scolaire à Totolapa permet à tous les enfants d’être scolarisés de la maternelle au collège. Il existe une maternelle, 2 primaires, une mono linguistique (espagnol) et une bilingue (espagnol, Nahuatl), ainsi que deux collèges, l’un général et l’autre technique. Pour ceux qui souhaitent suivre l’enseignement du Lycée, la ville de Huamuxtitlán (à 7 km) propose 2 établissements. Bien que l’offre scolaire se soit beaucoup améliorée ces dix dernières années, l’éducation peine à s’imposer.

A Totolapa, la migration a pris une place tellement importante qu’elle a envahi tous les champs du social. La plupart des parents n’ont pas étudié. Pour eux, le choix de migrer s’est souvent imposé face aux nécessités économiques de leurs familles. Puis, peu à peu, la facilité avec laquelle il était possible de se rendre jusqu’à new York pour travailler et gagner de l’argent, les a convaincus du bien fondé de leur décision. Dans les discours et les attitudes de ces pères de familles, se reflètent une appartenance à une culture dans laquelle les études ont peu d’importance et peu d’utilité. Que ce soit pour le garçon qui va travailler au champ ou migrer, ou pour la fille qui va se marier et devenir femme au foyer, la préparation que propose l’école ne correspond pas à leurs besoins.

Dès le primaire, certains enfants désertent l’école pour aider leurs parents, ou pour les suivre dans leur migration. Environ 20% d’entre eux ne finissent pas leur cycle scolaire. Malgré ces départs précoces du système éducatif, c’est aujourd’hui une majorité qui parvient jusqu’au collège. Les filles sont celles qui souffrent le plus de discrimination. Elles doivent souvent aider leur mère et se destinent, souvent jeunes, au mariage. Les études, selon beaucoup de parents, sont une perte de temps.

Marta est directrice de l’école mono linguistique depuis 8 ans. Elle n’est pas originaire de Totolapa mais de la ville de Huamuxtitlán.

« De ceux qui sont sortis de la primaire, la majorité a intégré le collège, mais il y a encore beaucoup de discrimination, surtout envers les filles. Les garçons continuent presque tous, mais les filles sont celles qui continuent le moins, soit parce qu’elles ne veulent plus soit parce que leurs parents le leur interdisent… Quand je suis arrivée (en 2000), lorsque les filles avaient fini la primaire elles étaient déjà « réservées » pour le mariage, à 12 ou 13 ans. Je crois que c’est parce que les parents n’ont pas confiance en l’école et ne voient que le risque que leurs filles rencontrent un copain… »

Les parents exercent une influence sur le choix de leurs enfants d’étudier ou non. Selon leurs expériences de migrants, leurs besoins économiques, leur manière de penser, l’enfant va être accompagné d’une manière différente dans ses choix. Cependant, les parents ont une tendance à considérer que l’enfant, même de moins de 10 ans, est en âge de choisir ce qu’il veut. Si l’enfant refuse d’aller à l’école ou présente des difficultés scolaires, les parents vont rarement insister pour qu’ils continuent. Cette situation entraîne une augmentation très faible du niveau scolaire, d’une génération à l’autre. La reproduction sociale est ainsi très forte à Totolapa. Les garçons ayant vu leur père migrer et construire leur maison vont s’orienter naturellement dans cette voie. De la même manière, les filles se destinent toutes au mariage et au foyer, comme leur propre mère.

* Les deux communautés étudiées répondent à ces critères.
* Source internet : http://www.oportunidades.gob.mx/Wn_Quienes_Somos/index.html

Marta est directrice du collège technique. Cet établissement existe depuis 2003 et s’occupe d’une centaine d’élèves.

« Depuis que nous sommes arrivées dans cette école nous avons tenté d’entrer en contact avec les parents pour qu’ils s’intéressent davantage à l’éducation de leurs enfants. Mais, cela nous a demandé beaucoup de travail parce que les parents nous répondent qu’elle va se marier, donc à quoi ça sert ?… et pour les garçons, qu’ils sont assez grands pour aller travailler et les aider dans leurs dépenses… les parents se désintéressent de l’éducation de leurs enfants. »

A Totolapa, la majorité des familles vit grâce à l’argent de la migration, ce qui a permis une nette augmentation de revenus par foyer. Pourtant, cet argent ne dessert pas l’éducation. Ils sont une minorité à « investir » dans l’éducation de leurs enfants. L’école apparaît comme une perte de temps et d’argent. Si la famille est nombreuse, les garçons les plus âgés vont eux-mêmes faire le choix de migrer pour aider leur famille.

Antonieta est mère de 8 enfants. Son mari est actuellement aux Etats-Unis. Elle est mère au foyer.

« L’argent nous manque, les enfants me demandent sans cesse des choses, du coup mes fils ont décidé qu’ils allaient partir, qu’ils voyaient que nous manquions d’argent et qu’il était préférable de migrer. Ma fille a fini la primaire, elle voulait continuer mais comment faire ? Il y avait les enfants, les vêtements à laver… Je reçois Oportunidades mais je l’utilise pour acheter le maïs. »

Mario, ancien migrant

« Moi, je leur dis aux jeunes d’étudier, mais ils ne veulent pas, ils sortent de l’école et ils partent (aux Etats-Unis). Ce qui se passe c’est que là-bas c’est mieux d’y aller jeune parce que plus t’es vieux et plus c’est difficile de trouver du travail. (…) Ici, tu ne pourras jamais gagner ce que tu gagnes là-bas. Ma tante est ingénieur chimique et elle ne s’en sort pas. Il y a des gens qui étudient mais ils ne s’en sortent pas. Ils ont des diplômes mais ils ne trouvent pas de travail. C’est dommage parce c’est bien d’étudier, ça ouvre l’esprit. »

Le niveau d’éducation du village reste bas malgré la présence d’une offre scolaire appropriée. Ce manque d’intérêt pour les études se reflète au niveau de la communauté par la quasi absence de professionnels. Le peu de jeunes qui ont réussi à étudier sont allés travailler en dehors du village.

Quand la microfinance cible les migrants
Université de Provence Aix-Marseille 1 – Département d’Anthropologie
Master professionnel « Anthropologie & Métiers du Développement durable » – Mémoire de recherche appliquée