Influence et importance du réseau migratoire

By 8 April 2012

1.3 – Influence et importance du réseau migratoire 

San Agustín Loxicha : un migrant isolé

Dans cette zone, la migration a commencé à la fin des années 1990. C’est un phénomène récent. La famille est le principal acteur du réseau du migrant. C’est en général avec l’appui d’un membre de la famille que le migrant s’informe des démarches à suivre pour partir. Il le renseigne sur le coyote, celui que l’on paie pour passer la frontière, parfois l’aide avec des contacts aux Etats-Unis pour le travail, et intervient souvent pour payer son passage de l’autre côté.

Etant donné l’isolement géographique de la zone, les habitants du Municipe de San Agustín Loxicha, réalisent souvent leur premier voyage avec la migration. Il s’agit donc, pour eux, d’affronter un grand nombre de changements. La vie aux Etats-Unis impose une nouvelle langue et une culture très différente de la leur. Pour faire face à cela, le migrant de San Agustín Loxicha est le plus souvent seul. Cette situation entraîne de fait, une plus grande précarité. Une fois la frontière passée, il est seul pour trouver du travail, un logement et comprendre les règles et le fonctionnement du marché de l’emploi illégal.

La plupart des migrants originaires de cette zone, travaillent dans les champs aux Etats-Unis. Ils sont dispersés sur l’ensemble de la partie du sud du pays, là où se trouve l’essentielle de l’activité agricole. C’est une migration éclatée. Il n’existe pas de lieu commun de migration. La famille, plutôt que la communauté influence la destination, ce qui favorise la dispersion plutôt que le regroupement. De plus, le travail agricole est temporaire. Il impose des temps de travail intenses et des moments d’inactivités. Cette situation rajoute à l’isolement du migrant, une instabilité financière. Et, cette instabilité se répercute ensuite sur la famille au Mexique.

Eutetio est aujourd’hui charpentier à San Agustín Loxicha. Il a migré il y a 10 ans. Son expérience nous montre les incertitudes qui l’ont suivi pendant ce voyage.

« Je suis parti avec quelqu’un de la famille. On est parti sans rien connaître de comment c’était là-bas. On y était au hasard. On a trouvé du travail dans les champs et dans les villes on travaillait comme ouvrier dans les chantiers. Sincèrement, au départ il n’y avait pas vraiment de projet car nous ne savions pas comment ça allait se passer là-bas et on ne connaissait personne. Il n’y a eu personne pour nous dire comment c’était. On est parti juste comme ça… »

Bartolo est chauffeur de taxi à San Agustín Loxicha. Avant de se marier et d’avoir sa petite fille, il a passé 4 ans aux Etats-Unis.

« J’étais le premier de ma famille à partir. Je ne connaissais personne. J’ai dû vendre une petite parcelle de terrain pour payer le passage de la frontière. Au début j’ai fait plein de travaux différents, dans la construction, les restaurants, mais ça ne durait jamais longtemps, quelques jours ou quelques semaines. Après un moment, j’ai trouvé un emploi de jardinier et là ça a mieux marché. (…) mes amis m’avaient dit qu’on pouvait se faire de l’argent là-bas donc je suis parti essayer. Mais les gens ne disent jamais toute la vérité. C’est vrai qu’on peut gagner plus d’argent qu’ici, mais il y a beaucoup de risques. On est enfermé tout le temps à cause de la police, on n’est pas libres.

Totolapa : un migrant intégré

La migration à Totolapa est plus ancienne puisqu’elle date de la fin des années 1980. Les premiers migrants se sont dirigés vers la ville de New York. Le choix de cette destination est probablement du à la présence d’un contact sur place. Le retour des premiers migrants a suscité un intérêt grandissant pour les Etats-Unis de la part de la population. Le salaire que quelqu’un pouvait espérer là-bas était tellement supérieur à ce qui était proposé au Mexique, qu’en peu de temps, beaucoup ont choisi de partir. Les années 1990 ont été le témoin de cette évolution et de la formation d’un « couloir migratoire » important et efficace. Tous les habitants de la communauté se sont dirigés vers New York, où s’est alors formé un réseau de compatriotes. Certains quartiers de la ville comptaient près de 100 personnes originaires de Totolapa. Ce réseau a permis d’organiser la migration et de la rendre plus facile. Les coyotes prévoyaient le voyage de la communauté, jusqu’à New York. A cette époque il était possible de prendre des avions internes avec seulement sa carte d’identité. Après le passage de la frontière, les coyotes les dirigeaient dans l’avion et les aidaient même à parvenir jusqu’à l’adresse de leur contact.

L’aide que les migrants sur place ont apporté aux nouveaux arrivants était vitale. D’une part ils avançaient généralement l’argent du voyage ; les coyotes pouvaient être directement payés par les mexicains sur place et la transaction se faisait en dollars. D’autre part, il pouvait facilement lui trouver un logement et un travail qui lui assurait le remboursement rapide de sa dette.

Mario, ancien migrant qui a vécu plus de huit ans à New York. Son premier départ était en 1988.

« Auparavant il n’y avait personne là-bas, pas de famille, ni d’amis. C’est en 1995 qu’il y a commencé à avoir du monde… Moi, j’ai aidé mes frères, mes cousins, des amis, c’était comme une chaîne. Mon oncle fût le premier et c’est lui qui m’a aidé à l’époque. Celui qui est là-bas va avancer l’argent pour passer la frontière, on s’aide mutuellement. »

Depuis les années 1990, cette chaîne est restée très active ce qui a fait accroître le nombre de migrants. L’aide apportée est toujours aussi importante et intervient sur les mêmes aspects : le coût du voyage, l’hébergement et le travail. Les dernières années ont vu une frontière de plus en plus difficile à passer et un coût de passage plus important. Mais ces changements n’ont pas altéré la motivation des migrants qui continuent à être nombreux.

Depuis le début, la grande majorité trouve un emploi dans la restauration, ce qui demeure un secteur relativement stable. De plus, il existe une hiérarchie de poste qui peut permettre une certaine évolution dans son travail. Si la plupart commence par laver les assiettes, ils sont également nombreux à être passés en cuisine et parfois même au poste de chef.

Ces conditions de migration permettent une stabilité financière et sociale importante. Le migrant n’est pas isolé et retrouve rapidement ses repères grâce au réseau social présent à New York. La compréhension des règles et du fonctionnement de la société américaine, est facilitée par l’expérience des autres et l’adaptation en est accélérée.

« Les réseaux sociaux d’immigrés présentent généralement deux caractéristiques qui font généralement défaut aux réseaux des travailleurs nationaux. En premier lieu ils sont à la fois denses et géographiquement très vastes. En second lieu, ils tendent à créer une solidarité en contrepartie de l’incertitude généralisée qui gouverne la condition d’immigré. Les échanges dans un contexte d’incertitude génèrent des liens plus forts que ceux qui existent entre des partenaires pleinement informés et soumis à des lois équitablement appliquées. Ce principe sociologique, établi à la fois par les études de terrain et l’observation expérimentale, s’applique particulièrement bien aux communautés d’immigrés. » (Kollock.P, 1994, p. 326)

Cette situation a clairement favorisé la migration et a engendré des stratégies différentes. Les hommes, car la migration est principalement masculine, peuvent faire plusieurs allers-retours entre Totolapa et les Etats-Unis. L’ « aisance » avec laquelle ils passent tous les obstacles de la migration les pousse à envisager le travail à New York, comme une stratégie de travail ordinaire, dans le sens qu’elle appartient à un ordre commun et normal des choses. La migration est partie intégrante du fonctionnement de la communauté. Elle doit sa dynamique économique aux émigrés et l’entretient grâce aux départs toujours renouvelés des habitants. L’importance de la migration a provoqué des impacts nombreux sur la communauté, à titre individuel, mais également collectif. C’est lorsque le phénomène s’amplifie et envahit la communauté que les impacts dépassent l’individu.

Cette configuration est tout à fait représentative du fonctionnement d’une communauté transnationale. Elle exporte sa culture au-delà de ses frontières et son territoire n’est plus la composante principale de sa constitution. D’une part sa population émigrée transporte avec elle une partie de la culture de leur communauté, et d’autre part, ceux restés à Totolapa deviennent, par l’intensité de ces échanges, des populations elle-même transnationales. Selon Peggy-Levitt un membre d’une communauté peut-être transnational sans avoir migré. Elle place dans son argumentation un accent important sur les répercussions que supportent les familles dans les discours médiatiques, les échanges symboliques, les règles de la consommation et la circulation de biens culturels. (Levitt P., 2000 in Castro Neira Y., 2005)

C’est principalement la jeune génération qui va être la plus « touchée » par cette influence culturelle. Il est par exemple courant que les jeunes de la communauté portent des vêtements qui peuvent être facilement identifiés comme appartenant à la mode américaine. A l’école, les enseignants racontent que beaucoup de jeunes ont désormais des téléphones mobiles très sophistiqués (même si il n’y a aucun réseau téléphonique à la communauté), des « ipod » ou des ordinateurs portables.

Pourquoi ces différences ?

Les dix années qui séparent les premiers mouvements des populations à Totolapa et à San Agustín peuvent, en partie, expliquer certaines différences. Pourtant ce facteur temporel ne semble pas être la raison principale. Dès le départ, la stratégie migratoire est très distincte. Le choix d’une destination unique a été, pout Totolapa, une condition essentielle à l’apparition de ce « couloir migratoire ». Alors que l’éclatement de la migration de San Agustín Loxicha dispersait « les forces », celle de Totolapa créait une unité au sein des migrants.

Il faut rappeler que Totolapa est une communauté appartenant à un Municipe plus grand. Dans la région, et notamment dans le chef-lieu du Municipe, les habitants ont également migré vers l’Etat de New York, pourtant il ne s’est jamais créé une union aussi forte que celle de Totolapa. Le facteur de la communauté est donc essentiel pour comprendre comment se développe un tel réseau. La conservation de leurs langues et de leurs coutumes renforce les liens qui unissent ces habitants. Ces liens, ont ensuite perduré au delà de leurs frontières.

San Agustín Loxicha, au contraire, présente une histoire dans laquelle les relations sociales ont été fortement détériorées. L’entraide et la confiance ont été mises à mal durant des années de conflit. De plus, San Agustín Loxicha est le chef-lieu de son Municipe, il n’a donc pas conservé un lien communautaire si fort. Ainsi, quand la migration internationale a commencé, elle est restée une « affaire de famille ». Les impacts ont suivi cette logique en étant davantage individuels et resserrés.

On voit ainsi que la formation d’une communauté transnationale ne dépend pas seulement du nombre de migrants. Le lien social, soit les échanges, le sentiment communautaire du lieu d’origine influent sur l’évolution de la migration. Une communauté traduit en soi l’idée d’une société homogène où les changements s’opèrent de manière généralisée. Au contraire, dans une société plus individualiste, les parcours ont tendance à se personnaliser davantage et donc à se disperser.

Quand la microfinance cible les migrants
Université de Provence Aix-Marseille 1 – Département d’Anthropologie
Master professionnel « Anthropologie & Métiers du Développement durable » – Mémoire de recherche appliquée