Gouvernance en cohérence avec projet de l’IMF – San Agustín Loxicha

By 9 April 2012

1.2 – San Agustín Loxicha : une gouvernance en cohérence avec le projet de l’IMF

Présentation de la Microbanque et de ses activités

La Microbanque Líu Míí (*) a initié son activité en 2001 dans un contexte économique difficile. Le tremblement de terre et l’ouragan de 1997 avait laissé beaucoup de paysans sans production et avait aggravé la situation économique des familles paysannes. A ses débuts, la microbanque était seulement un guichet, ouvert le matin. Deux ans après son ouverture, en 2003, la coopérative comptait plus de 200 adhérents. (*) En 2006, le simple guichet se convertit en succursale et accueille depuis la population six jours par semaine. Ils sont désormais quatre employés à s’occuper des plus de 1100 adhérents que compte l’IMF.

La microbanque propose des services d’épargne, des crédits solidaires et individuels, et des assurances vie, qui sont, en fait, une clause obligatoire pour l’obtention d’un crédit. L’épargne étant encouragée, la grande majorité des clients-adhérents disposent d’un compte courant sur lequel est gardée une petite somme d’argent. En novembre 2008, sur les 1134 clients, 1005 disposaient d’un compte courant et 193 d’un compte à « placement fixe ». Selon la somme totale de captation de cette épargne, on peut évaluer à 1250 pesos (68€), le montant moyen gardé en compte courant et à 7784 pesos (420€) pour les comptes fixes. (*) L’argent déposé ne représente pas des sommes importantes mais contribue aux objectifs de la Microbanque d’apporter un lieu d’épargne sûre et accessible à ces populations.

La répartition entre crédits solidaires et individuels a évolué depuis les deux dernières années. En janvier 2006, ils étaient 254 à bénéficier d’un crédit solidaire et 36 d’un crédit individuel. Depuis, le nombre de crédit solidaire a subi d’importantes fluctuations alors que les crédits individuels n’ont cessé d’augmenter. Au début de l’année 2008, les crédits individuels ont dépassé les crédits solidaires pour atteindre, à la fin de l’année, les nombres respectifs de 285 contre 216. Les montants moyens engagés pour un crédit solidaire sont de l’ordre de 4000 pesos (218€), alors qu’il double pour le crédit individuel atteignant plus de 8000 pesos (436€). Cette observation montre que la demande en crédit solidaire est toujours un produit attractif, malgré la hausse des bénéficiaires pour le crédit individuel. Le crédit solidaire continu d’être utilisé principalement par les femmes. Les sommes prêtées sont généralement utilisées pour les dépenses de la famille (alimentation, éducation, vêtements…). La microbanque relève une augmentation des demandes de crédits en période de rentrée scolaire. Les crédits, à cette occasion, sont en moyenne de 2000 pesos (100€) et se destinent à l’achat du matériel scolaire et des uniformes. Les crédits individuels sont principalement sollicités par les agriculteurs en période de récolte ou de semence afin de couvrir leurs besoins financiers. Un autre produit financier permet de réaliser un crédit destiné à l’habitat. Celui-ci compte 27 bénéficiaires qui ont obtenu des crédits d’une moyenne de 9660 pesos (520€).

Mise en perspective de l’implantation de l’IMF : une position claire et assumée

Depuis 1995, il existe, à San Agustín Loxicha, la Caisse Populaire Mexicaine (Caja Popular Mexicana). Bien qu’elle dispose d’un temps d’implantation plus élevé que l’IMF, la « Caja » compte un nombre similaire de clients. Son positionnement s’apparente à un mode de fonctionnement bancaire classique. D’un point de vue financier, la contribution sociale, et le montant minimum d’apport pour l’obtention d’un crédit, exigent des sommes plus importantes que l’IMF, ce qui exclut une grande partie de la population de ses services. Et, d’un point de vue social, l’image reflétée par cette institution bancaire est davantage marquée par l’appartenance à un groupe social distinct de celui visé par l’IMF.

Comme je l’expliquais en introduction, la Municipalité de San Agustín Loxicha comprend des réalités sociales très différentes selon que l’on habite dans la cabecera ou dans les communautés environnantes. Ces communautés regroupent une population pauvre et marginalisée, alors que la cabecera comprend davantage de commerçants, professeurs et politiques du Municipe. Entre la Microbanque et la Caja, la répartition des bénéficiaires révèle le positionnement des deux institutions. Alors que la Caja a une majorité de ses clients au sein de la cabecera, la Microbanque, touche, quant à elle, davantage la population des communautés. Pour toucher cette population, l’IMF a du déployer des efforts considérables et un mode de gouvernance approprié à ce public. La gouvernance est ici révélatrice de la cohérence de l’intégration de l’IMF en fonction de son projet d’action.

La microbanque investit, depuis ses débuts, un temps précieux à « démarcher » les différentes communautés pour leur expliquer les différents services proposés. Tous les employés sont originaires des communautés environnantes. Pendant les périodes de promotion, l’usage du Zapotèque, la langue indigène, ainsi que l’appartenance à un même réseau social a permis à l’IMF de renvoyer une image proche de cette population. Dans l’office de l’IMF, la majorité des échanges se fait également en Zapotèque. L’intégration de l’IMF au sein des communautés rurales, se joue dans l’interface qui met en relation l’interlocuteur de la Microbanque et le bénéficiaire. Plus cet interlocuteur est socialement proche du bénéficiaire plus l’adhésion sera facilitée. Cette démarche laisse apparaître la logique de l’IMF de s’inscrire dans le tissu social des communautés rurales. Elles utilisent pour cela des signaux liés aux codes de socialisation (Djefal, 2007) devant permettre à la population cible de comprendre le message de l’organisme et par là, d’instaurer une relation de confiance.

Pour l’IMF, autoriser un crédit à des personnes pauvres suppose un risque important. Ce risque peut être atténué par la proximité spatiale mais aussi sociale que l’IMF entretient avec ses bénéficiaires. Cette proximité permet d’obtenir des informations plus nombreuses et plus fiables. Jean Michel Servet nous explique l’interaction entre agent de crédit et bénéficiaires. « Elle (la proximité) introduit au sein même des relations financières d’autres types de proximité psychologique, sociale et culturelle. Les savoir-faire communs et les connaissances partagées permettent aux agents économiques de réduire l’indétermination. Il va de soi que compte tenu de l’exotisme et de la complexité des pratiques financières modernes, l’éloignement mental peut être considérable, et par conséquent la confiance très faible pour ces services et produits qui apparaissent trop exotiques. » (Servet, 1996, p51) Dans le cas de San Agustín Loxicha, le fait que la gouvernance de la microbanque soit assurée par des personnes originaires du lieu est un facteur essentiel dans la relation de confiance entre IMF et clients. Jean-Michel Servet rajoute que « La méfiance est en la matière réciproque », mais ceci est vérifiable surtout lorsque les différents acteurs n’appartiennent pas au même monde et ne partagent pas les mêmes représentations.

(*) Ce qui signifie « Maison de l’argent » en Zapotèque.
(*) Si l’on se situe au niveau de San Agustín Loxicha, la population est de 2300 habitants mais si l’on compte l’ensemble du Municipe, ce chiffre s’élève à plus de 17000 personnes.
(*) Il est difficile d’évaluer le revenu moyen des habitants du Municipe tant les ressources sont irrégulières et les écarts entre familles importants. Mais une famille paysanne perçoit moins de 3000 pesos (150€) par mois.

Une autre attitude des employés témoigne de l’effort qu’ils déploient pour leurs bénéficiaires et de la prise en compte des difficultés auxquelles ils doivent faire face. Par exemple, les employés se déplacent jusque dans les communautés. Au moyen d’une moto, ils arpentent les chemins difficiles qui les relient au chef-lieu. Ces déplacements sont principalement effectués dans le but de récolter les mensualités du crédit de la personne. Parfois les communautés sont à plusieurs heures de marche et cette démarche, si elle est très commode pour le bénéficiaire est aussi un gage de garantie pour la microbanque. C’est le dimanche, jour du marché, que la microbanque reçoit le plus de monde dans son agence. Les gens profitent de leur venue à San Agustín Loxicha pour payer leurs mensualités. Ceci relève d’une adaptation de l’IMF en fonction des contraintes de leurs clients.

Pour l’obtention d’un crédit individuel, les agents de l’IMF réalisent généralement une petite enquête sur la personne bénéficiaire. Ils les visitent à leur domicile, les questionnent sur les différents sources de revenu, parlent parfois avec leurs voisins. Ensuite, avec l’ensemble de ces informations, ils décident du montant du prêt qu’ils vont autoriser. Dans ce milieu, c’est la connaissance de la personne qui va permettre de réduire l’incertitude. « L’activation de liens de proximité réduit les risques que l’on peut qualifier de micro-économiques. » (Servet, 1996, p. 53)

Quand la microfinance cible les migrants
Université de Provence Aix-Marseille 1 – Département d’Anthropologie
Master professionnel « Anthropologie & Métiers du Développement durable » – Mémoire de recherche appliquée