Extensions de la théorie des flux comparatifs

By 16 April 2012

2. Extensions de la théorie.

Le cas particulier présenté dans le modèle n’a pour but que de montrer mathématiquement l’intérêt de la spécialisation par zone. Les intérêts d’une telle spécialisation sont en réalité multiples, nous le verrons, mais on constate d’ores et déjà que les flux-monétaires engendrés, et donc la rentabilité d’un établissement, sont accrus lorsque cet établissement est placé là où l’environnement est, pour lui, le plus propice. N’oublions pas que les établissements utilisés pour illustrer le modèle représentent en fait des produits touristiques, c’est à dire un ensemble d’éléments recherchés par le consommateur.

2.1. Origine du gain.

Il y a intérêt à la spécialisation (et gain à l’exploitation) à partir du moment où une zone a un avantage comparatif dans l’exploitation d’un type de tourisme en particulier. La différence d’efficience d’un même produit touristique mais proposé sur des sites non semblables est (principalement) provoquée par les caractéristiques intrinsèques de ces sites. Ce sont les spécificités à l’origine même de la division en plusieurs zones d’un secteur (territoire) qui font qu’elles sont plus ou moins efficientes dans la mise en oeuvre de telle ou telle stratégie de développement touristique.

Il sera donc essentiel pour une zone de tenir compte de ses propres spécificités, en étudiant au mieux les critères la constituant, avant de se lancer dans l’élaboration d’un quelconque produit touristique. Ceci afin de choisir celui qui, le mieux adapté à ses potentialités, lui fournira le meilleur avantage comparatif.

Les critères influents étant déjà présents, intégrés, constituant la zone, on comprend que, pour revenir à des termes économiques plus classiques, ce sont les dotations factorielles de la zone qui sont à l’origine d’un éventuel avantage comparatif pour elle dans tel domaine plutôt que dans tel autre. Et nous avons vu qu’en termes de développement touristique, les premières dotations factorielles d’une région sont en fait ses ressources naturelles. L’illustration 3.1-6 (Chap.3 section 1 schéma 6) fait ressortir que les critères d’enneigement et de relief montagneux donne à une (première) région comme à une zone un aspect que l’on pourrait appeler Alpin tandis que les critères d’ensoleillement et de longueur des côtes confèrent à une (seconde) région comme à une zone ce que l’on pourrait appeler un aspect Balnéaire. De par ses critères, ses dotations, ses ressources naturelles, la première zone détient assurément un avantage comparatif dans le tourisme « sport d’hiver » alors que la seconde jouit probablement d’un avantage comparatif dans le tourisme « balnéaire ».

Il y aura donc intérêt pour une zone à adapter le développement touristique à son environnement.

On précisera toutefois que si les ressources naturelles d’une zone lui confèrent un avantage comparatif naturel, un accroissement de cet avantage pourra être provoqué par des méthodes déjà exposées précédemment comme la formation du personnel dans le type de tourisme choisi, le suivi des évolutions technologiques, et autres investissements nécessaires non seulement à l’augmentation de l’avantage (du flux relatif) mais également à son maintien. Enfin, la recherche de produits que l’on a qualifiés jusqu’ici d’identitaires est toujours nécessaire à l’élévation de la performance d’une zone puisqu’ils viendront greffer sur son avantage comparatif un avantage absolu même si c’est dans un domaine à moindre portée, même s’il ne s’agit que d’un article.

2.2. Des intérêts multiples.

2.2.1. Intérêt financier.

Nous avons pu démontrer assez facilement l’intérêt financier de la spécialisation par zone puisque celui-ci se traduit par une augmentation visible des flux-monétaires. Ce qui revient à dire qu’en se spécialisant, les zones permettent à l’île ou à la petite économie isolée de tirer un plus grand bénéfice de sa participation au marché international, par le biais du tourisme, puisqu’elles lui obtiennent chacune une augmentation substantielle des devises perçues.

Et ceci sans qu’il y ait eu augmentation de la demande. Effectivement, dans le modèle, la demande de la macro-zone est restée la même avant et après la spécialisation. Rappelons en effet que ce qui fait qu’un hôtel engendre un plus grand flux-monétaire en zone luxe qu’en zone verte n’est pas lié à une augmentation du tarif de la nuitée (on considère que ce tarif reste le même que l’hôtel soit en zone Luxe ou en zone Verte). Ce qui fait augmenter ce flux-monétaire, ce sont les dépenses que le visiteur effectue dans les différents commerces disponibles sur la zone luxe ; commerces auxquels le visiteur n’aurait pas eu accès en zone verte. La demande a en quelque sorte été créée et la dépense provoquée par la présence de ces commerces.

Il ne faut surtout pas en déduire que c’est la présence de magasins qui provoque automatiquement l’augmentation des flux-monétaires dans une zone, qu’elle aurait donc aussi bien pu être engendrée par un camping, et qu’il suffit en fin de compte de construire un maximum de magasins. En analysant plus finement le comportement du consommateur de tourisme (dans un prochain paragraphe), nous comprendrons que la présence de commerces n’a pas la même influence sur la clientèle hôtelière que sur les amateurs de camping. Sans dévoiler les résultats de cette analyse à venir, disons simplement que les goûts du consommateur ne varient pas du tout au tout entre le choix d’un hébergement et celui d’une zone de villégiature ; ainsi, on comprend intuitivement que l’abondance de commerces a plus d’impact sur un individu recherchant le confort d’un hôtel que sur celui qui sera plus intéressé par l’aspect « aventure » que lui procure le camping. Ce qui a permis une augmentation des flux-monétaire c’est en réalité le fait d’avoir positionné une clientèle particulière au bon endroit.

2.2.2. Intérêt environnemental.

La spécialisation visant à adapter le tourisme à l’environnement plutôt que l’inverse, puisque la stratégie de développement touristique est choisie en fonction des critères (y compris et surtout environnementaux, naturels) de la zone à traiter, aura de ce fait des retombées positives évidentes sur l’environnement. Effectivement, une zone d’aspect sensible disposant d’une faune ou d’une flore relativement à protéger sera moins endommagée en accueillant un camping qu’en accueillant un hôtel. Une zone d’aspect confort déjà développée et riche en infrastructures commerciales et autres bâtiments urbains souffrira moins de la présence d’un nouvel hôtel.

En sortant plus franchement de l’exemple du modèle reposant sur la comparaison camping/hôtel, on pourra constater que la spécialisation a non seulement des effets protecteurs sur l’environnement, mais qu’elle permettra également dans certains cas une véritable amélioration, une mise en valeur des ressources naturelles de la zone. Prenons l’exemple d’une zone partiellement constituée d’un parc naturel, l’adoption pour elle d’un projet de développement d’un tourisme de type « randonnée » avec tout ce que cela implique : entretien de sentiers, mise en place de poubelles, augmentation des moyens de prévention et de lutte contre les incendies sur le secteur, nettoyage régulier des abords du parc, aura des effets extrêmement bénéfiques pour elle et son environnement naturel. De la même façon, une zone d’aspect « pastoral » sera plus utile à la macro-zone et à la région en générale si elle se spécialise dans l’élevage bovin (ou autre) et la production d’une viande de qualité destinée aux exploitations touristiques des zones voisines, que si elle décide de s’orienter vers un produit de type « vacances famille » en accueillant un centre ou autre « Club Med » sur ses pâturages.

2.2.3. Impact sur les performances de la région.

Une telle politique de développement touristique, visant à augmenter l’efficience des produits proposés en les disposant stratégiquement, tendra implicitement à augmenter l’efficience de la région, du pays tout entier. En effet, la spécialisation par zone permettra au pays la pratiquant d’accroître son éventuel avantage comparatif dans le tourisme au niveau international puisque tous les produits qu’il offre seront individuellement plus performants. Quand on sait à quel point il est important, pour une petite économie isolée, d’être présente sur le marché international, on comprend l’intérêt qu’elle a à chercher à être la plus compétitive possible dans son domaine de prédilection. Et même si l’éloignement reste un frein à l’attraction de visiteurs trop lointains, rappelons que (selon l’analyse de Lynder) la performance accrue de la région sera toutefois susceptible d’attirer la clientèle de pays voisins, même semblables. Sa compétitivité lui vaudra à coup sûr une notoriété appréciable.

2.2.4. Sauvegarde de la diversification.

Autre aspect intéressant, et non des moindres, de la spécialisation par zone, elle va permettre à la petite économie isolée de se spécialiser dans le tourisme tout en restant capable de proposer des produits extrêmement diversifiés puisque chaque zone n’aura pas forcément la même tâche à accomplir qu’une autre. Cette diversité de l’offre étendue sur l’ensemble du territoire lui confère un atout considérable par rapport à un pays qui se contenterait d’exploiter un type de tourisme bien particulier. Dans le cas d’un changement brutal de mode ou plus généralement de goût du consommateur, la région aura de quoi « retomber sur ses pattes » puisque la diminution de la demande, relative au type de produit délaissé, ne touchera que les zones qui se seraient spécialisées dans ce domaine. De plus, si cette même demande venait à se reporter (par chance) sur un produit disponible dans certaines zones de la région, cette dernière pourrait se contenter d’observer une sorte de report d’une même clientèle d’un produit sur un autre, soit : d’une zone sur une autre, sans avoir à enregistrer la moindre perte en tout cas en termes de fréquentation touristique.

La diversification de l’offre qu’engendre la spécialisation par zone pourrait même avoir pour effet d’augmenter la fréquentation touristique globale de la région. La possibilité pour un visiteur d’avoir accès à deux types de produits touristiques différents disponibles dans une région unique, et pourquoi pas sans avoir besoin de changer de macro-zone, aura une influence énorme sur son choix de destination touristique.

Ainsi, pour une zone quelconque, développant un type de tourisme en particulier, la proximité d’un produit différent du sien exploité dans une zone voisine va constituer pour elle ce que l’on appelle en économie une externalité positive. C’est un élément extérieur à la zone, par exemple un site archéologique, mais relativement proche (sur une zone voisine) qui va pousser certains clients à choisir cette zone plutôt qu’une autre proposant pourtant le même produit (recherché en priorité) mais plus éloignée du site archéologique. Sans vouloir extrapoler, rien ne nous empêche d’émettre l’idée que dans ces conditions la spécialisation par zone produit une quantité d’externalités positives exceptionnelle puisque chaque zone bénéficie de la présence, dans une zone voisine, d’un produit touristique différent du sien, provoquant indirectement une (légère) augmentation de la compétitivité de son propre produit ; et réciproquement, chaque zone fait bénéficier indirectement de sa particularité touristique à ses zones voisines.

La spécialisation par zone provoque donc une forme de polarisation de la clientèle liée à la diversité des produits proposés sur un même territoire. Un visiteur désireux de partager ses congés entre « le balnéaire » et « la randonnée » sera comblé de trouver ces deux offres sur la macro-zone X-Y. Autre situation possible, le consommateur ayant passé ses vacances estivales au bord de mer dans la région serait ravis de pouvoir rendre visite aux amis qu’il se sera fait lors de ses prochaines vacances, cette fois-ci aux « sports d’hiver » ; ce sera possible si ce dernier produit est également disponible dans la région. L’énorme différence existant entre les deux types de vacances choisis dans l’exemple le rend peut-être surréaliste, mais il fait ressortir l’avantage déjà évoqué que peut constituer pour une région la diversité de son relief et de son climat.

2.2.5. Impact social.

Premier impact social positif de cette stratégie déjà perceptible dans les remarques précédentes, la possibilité d’allonger considérablement la durée de l’angoissante saison touristique dont on se demande immuablement si « elle sera bonne cette année ». Certes le problème demeurera inchangé au sein des zones mais celles-ci se relaieront au fil des mois puisque les produits qu’elles exploitent ne seront pas forcément demandés au même moment. Ce qui permettra à la région (à la petite économie isolée) de recevoir un flux touristique quasi ininterrompu, en tout cas à chaque période de vacances correspondra probablement un produit développé dans certaines zones, et donc de percevoir un flux de devises relativement régulier tout au long de l’année.

Impact sur la population, résultant du précédent : le fait que la région reçoive pratiquement constamment une clientèle touristique permettra aux activités « résidentielles » à savoir l’agriculture, la pêche, l’élevage, et autres compagnies d’entretien en bâtiment par exemple, de travailler (au service de l’activité de base et bien sûr pour les besoins locaux) également tout au long de l’année. De fait, l’intégration des différentes catégories de salariés et donc de la quasi totalité de la population qu’elle soit directement ou indirectement liée à l’activité de base, tourisme, sera quasi permanente.

Inutile d’insister une nouvelle fois sur l’importance de l’adhésion au développement touristique de la population locale par sa participation, soulignons simplement que par cette politique de spécialisation, ce contrat sera rempli. Les remarques précédentes en attestent.

Rappelons également l’intérêt pour la région de limiter ses importations pour mieux profiter des devises étrangères (issues du tourisme) en les réinjectant au maximum dans l’économie locale. On comprend alors l’avantage que devient le fait de pouvoir compter en permanence sur des secteurs « résidentiels » devenus plus performants puisque leur utilisation sur toute l’année leur donne plus d’assurance, d’expérience, les pousse à investir dans des technologies nouvelles pour être encore plus compétitifs, et surtout les encourage à employer plus de personnel.

2.2.6. Une stratégie réalisable.

La décentralisation des pouvoirs vers le niveau local rend la mise en oeuvre de cette stratégie tout à fait réalisable puisque les décisions relatives à l’aménagement du territoire et plus particulièrement au développement touristique sont prises au niveau local. En effet, l’organisation territoriale du tourisme n’est achevée qu’en 1992, mais les lois sur le transfert des compétences de 1983 avaient cependant déjà précisé les spécificités de l’urbanisme touristique :

_ Les communes sont responsables de l’aménagement des ports de plaisance, de l’organisation des aménagements touristiques et de la promotion en zones de montagne ; et, d’une façon plus générale, de l’urbanisme, de l’ensemble des aménagements et équipements collectifs, des réserves naturelles et des zones de protection des monuments.

_ Les départements peuvent élaborer depuis 1983 un plan départemental des itinéraires de promenades et de randonnées, développer une politique de subvention aux aménagements d’accueil, d’animation, de loisirs et d’hébergement rural pour les stations ; Les départements, impliqués au titre des syndicats mixtes d’aménagement des stations, de la politique d’aménagement rural et des actions de promotion institutionnelle par le biais de leurs Comités du Tourisme, se dotent peu à peu de vraies politiques d’aménagement touristique.

_ Les régions assurent le suivi des missions interministérielles d’aménagement et définissent, dans le cadre de la planification décentralisée, leurs actions de tourisme et de loisirs, améliorent l’observation et la comptabilité des flux économiques du tourisme et évaluent leurs retombées régionales et locales.

Les pressions des promoteurs auprès de collectivités multipliant les conflits d’usage des sols en station, le législateur souhaite éviter à partir de 1985 les constructions anarchiques et le bétonnage des côtes littorales et des vallées de montagne. Cette intervention prend la forme de deux lois, fondamentales pour tout ce qui touche à l’équipement touristique français, complétées par une actualisation des instruments d’urbanisme et du paysage en 1985, 1986 et 1992 et par une nouvelle répartition des compétences touristiques. La loi sur le développement et la protection de la montagne du 9 janvier 1985 donne pour la première fois en France, une autonomie de gestion des collectivités locales sur une partie du territoire national. Elle crée des massifs (territoires administrés conjointement par les élus locaux, des représentants des chambres consulaires, d’organisations socio-professionnelles, l’Etat), et un conseil national de la montagne. Chaque massif est géré par un comité de massif, composé de membres représentant les élus, socio-professionnels et personnes qualifiées nommées par décret. Il peut édicter des directives plus contraignantes que les termes même de la loi (notamment des prescriptions spéciales sur la protection de l’environnement).

Un point essentiel reste toutefois à traiter, il concerne le consommateur. En effet, Si la théorie est cohérente au niveau de l’offre et du fournisseur, l’opinion du consommateur n’en demeure pas moins décisive dans la réussite finale de la commercialisation du produit quel qu’il soit, et donc de la stratégie de développement entreprise.

Lire le mémoire complet ==> (Tourisme et Développement Régional)
Proposition d’une stratégie de spécialisation infra-régionale adaptée aux spécificités des petites économies isolées.