Le changement permanent du processus de l’organisation

By 2 April 2012

2.2.6 – Le changement permanent :
La thématique du changement est en effet devenue prépondérante aujourd’hui, comme en témoigne les nombreux travaux des théories organisationnelles focalisés sur la thématique du « renouvellement des formes organisationnelles », mais également la prolifération des cabinets de consulting proposant des prestations en termes de « conduite » ou d’ « accompagnement » du changement.

Philippe Cabin décrit ainsi de nouvelles « méthodes de managériales fondées sur le changement permanent » (1)

* Une conception processuelle, dynamique et évolutive des processus de l’organisation
L’organisation ne se perçoit donc plus comme un état stable mais comme un processus dynamique et évolutif en mouvement perpétuel, à la recherche d’une adaptabilité constante. Comme en témoigne Christian Le Moënne « l’organisation n’est pas un état mais un ensemble de processus perpétuels de rupture par rapport aux formes existantes et de recomposition des normes » (2).

Ainsi, à l’imitation de l’existant, à la répétition du même propre aux organisations institutionnelles, se substitue l’invention et l’expérimentation constante de formes organisationnelles innovantes qui ne doivent plus être conçues comme des modèles stables mais comme une succession évolutive de transitions organisationnelles, comme un processus permanent de désorganisation/réorganisation.

Cette caractéristique des nouvelles formes organisationnelles se retrouve dans la théorie autogestionnaire : en effet, « l’autogestion se définit comme un processus » (3), c’est « un processus permanent, plus qu’un produit fini ou un résultat stable et intangible » (4).

Rosanvallon définit ainsi l’organisation autogérée comme une organisation « d’expérimentation, un laboratoire, un organisme vivant » (5). En effet, « une expérience d’autogestion ne signifie pas la résolution de tous les problèmes mais réclame un constant réajustement des objectifs sociaux et économiques dans le cadre d’une expérience sociale sans cesse corrigée et remodelée » (6). Ainsi, « des entreprises qui veulent s’appuyer sur des structures démocratiques sont des sociétés composées de structures, de règles de groupes et de valeurs qui ne sont pas données au départ, mais qui s’élaborent progressivement au cours de leurs fonctionnements quotidiens » et qui doivent inventer leur propre « régulation sans modèle à copier » (7).

Il est donc par définition impossible de « concevoir une autogestion programmée, modélisée, enfermée dans un carcan de recettes et de plans prévus à l’avance » (8). Processus organisationnel partant de la base, « la société autogestionnaire ne pourra être que mobile et diversifiée » (9).

On retrouve en substance les propos de Kropotkine : « Point d’immobilité dans la vie : une évolution continuelle » (10). Kropotkine nous donne en effet à voir une société reposant sur le mouvement et l’aménagement constant: « une telle société n’aura rien d’immuable, au contraire – comme on le voit dans la vie organique – l’harmonie sera la résultante d’ajustements et de réajustements, toujours modifiés, de l’équilibre entre la multitude de forces et d’influences » car « l’harmonie n’est pas une chose qui dure indéfiniment. Elle ne peut exister sans être constamment modifiée, sans changer d’aspect à chaque instant – parce que rien n’existe, ni dans la nature, ni dans les relations humaines, qui ne change à un moment ou à un autre ». Elisée Reclus plaide lui aussi pour une utopie non figée, évolutive, à l’image de la nature puisque « tout change, tout se meut dans la nature d’un mouvement éternel ».

On retrouve ici la notion de changement perpétuel, leitmotiv des propositions anarchistes (qu’ils développent généralement sous le vocable de « révolution permanente ») mais également des nouvelles théories organisationnelles.

* Une redéfinition du rôle de l’ordre et du désordre dans les processus organisationnels :
Les nouvelles théories organisationnelles, combinant à la fois les thématiques de la culture et celle de l’innovation, de l’expérimentation et du changement permanent, pensent ainsi tout en même temps permanence et changement, stabilité et innovation, ordre et désordre, des phénomènes complémentaires et pris dans un seul et même mouvement organisationnel.

En effet, si l’ordre est nécessaire à la stabilisation de l’entreprise, les phases de désordre, de changement, d’innovation sont porteuses d’un potentiel créatif lui assurant une plus forte viabilité grâce à une meilleure adaptabilité.

Comme nous l’explique Gilbert Probst, les activités auparavant perçues comme des phénomènes de désordre, comme « l’improvisation, la perception et l’utilisation des opportunités, l’invention et l’expérimentation, les discontinuités, le doute et les perturbations », doivent désormais être considérées « comme source de création de l’ordre » (11). Il faut ainsi encourager les activités communicationnelles auparavant perçues comme « subversives » telles « l’autocritique, l’auto évaluation, la liberté, les débats et le traitement des questions nouvelles et inhabituelles », « la tolérance des conflits, de l’ouverture d’esprit, de la réflexion, de la critique, de l’expression de points de vue différents ».

Ainsi, les activités auparavant perçues comme sources de désordre sont aujourd’hui considérées comme des facteurs d’ordre, et, inversement, les activités auparavant perçues comme des variables d’ordre (la centralisation, la séparation entre exécution et conception, le one best way…) semblent être considérées comme des facteurs de désordre, tout du moins comme les sources d’une certaine sclérose menaçant l’adaptation de l’organisation.

Cette relation dialectique entre ordre et désordre se retrouve dans la théorie autogestionnaire, elle est même un principe central de l’anarchisme. En effet, pour Proudhon et Bakounine, « l’anarchie était à la fois le pire désordre et la pire désorganisation de la société et, suivant cette nécessaire révolution, la construction d’un ordre nouveau, stable et rationnel, basé sur la liberté et la solidarité » (12). Ainsi, si le désordre est inévitable, c’est avant tout dans le but de créer un nouvel ordre régénéré.

L’anarchisme incarne également, avec plus d’un siècle d’avance, le renversement actuel de la représentation traditionnelle des principes d’ordre et de désordre. En effet, pour la logique capitaliste ou bureaucratique le centralisme, la hiérarchie et l’autoritarisme représentent des facteurs d’ordre alors qu’ils sont des facteurs de désordre pour les anarchistes. Inversement, la créativité, l’imagination, l’innovation, voire l’irrationnel, sont des facteurs d’ordre pour ces derniers, mais de désordre pour les premiers.

2.2.7 – La reconnaissance de la diversité et du pluralisme :
L’importance accordée aux dimensions collectives et interactionnelles des nouvelles organisations conduit nécessairement à la reconnaissance de la diversité des points de vue.

A l’homogénéité des points de vue qui caractérise la direction et les cadres intermédiaires, se substitue donc le pluralisme des informations, des connaissances et des idées qui émergent, circulent, se confrontent et s’enrichissent à tous les niveaux de l’entreprise.

Ainsi, Arlette Bouzon souhaite que soient considérés les « points de vue différents, voire contradictoires, émis par des personnalités d’horizons divers, avant de définir une stratégie ou de prendre des décisions importantes (…) [car] L’hétérogénéité et la diversité de vues induisent généralement une tolérance aux opinions diverses et une réceptivité accrue aux idées nouvelles, sources de créativité et d’innovation » (1a). Serge Amabile défend lui aussi cette idée. Pour lui, « l’attention de l’organisation doit intégrer celle des acteurs [car] chacun différemment, complémentairement, à son poste, à partir de son expérience, de sa pratique, sait construire et donner un sens à des stimuli et conduit à rendre possible l’émergence de nouveaux comportements et de nouvelles connaissances dans l’organisation » (2a).

Dominique Puthod constate ainsi le « passage d’une rationalité limitée conçue à l’échelle individuelle à une rationalité partagée conçue à l’échelle collective » (3a).

La reconnaissance de la diversité tient également une place centrale dans la pensée autogestionnaire, une notion que l’on retrouve plus généralement sous le vocable de « pluralisme ». Proudhon présente ainsi cette notion, dans La guerre et la paix (1861), comme l’ « axiome de l’univers ». Son idée de “fédéralisme autogestionnaire” plaide ainsi pour une libération de l’homme par le pluralisme social : en effet, le fédéralisme substitue à l’unité partielle et statique imposée d’en haut, la diversité foisonnante et mouvante qui émerge du bas.

Conférant un droit (et peut être même un devoir) d’expression à chacun, l’organisation autogérée est forcément basée sur la reconnaissance du pluralisme. Sainsaulieu, Tixier et Marty définissent ainsi l’organisation démocratique comme une « structure complexe qui doit s’efforcer d’articuler la multirationalité que l’on rencontre nécessairement dès lors que l’entreprise donne la parole à tous ses membres » (4a).

Cette reconnaissance de la diversité se retrouve également aujourd’hui chez des auteurs tels que Paulo Virno (5a), Michael Hart et Antonio Négri (6a) qui placent la notion de « multitude » à la base des formes organisationnelles actuellement en émergence. Cette notion de « multitude » entretient de nombreux liens avec la théorie autogestionnaire. Pour Paulo Virno, cette notion de multitude renvoie en effet à « la pluralité, en tant que forme durable d’existence sociale et politique, par opposition à l’unité cohérente du peuple. La multitude consiste en un réseau d’individus fait de nombreuses singularités » (7a). Cette définition de la multitude fait ainsi la conjonction entre le concept de pluralité développé par Proudhon et celui de réseau développé par les nouvelles théories organisationnelles.

Cette notion caractérisant les nouvelles formes organisationnelles semble donc faire revivre l’idée autogestionnaire. Sous la plume de Hobbes, la multitude renvoie en effet à une forme organisationnelle « réfractaire à l’obéissance » et à l’unité politique, la multitude « ne conclut pas de pactes durables, n’obtient jamais le statut de personne juridique parce qu’elle ne transfère jamais ses propres droits au souverain ». De même, pour Spinoza, « la multitude est la clé de voûte des libertés civiles ».

Lire le mémoire complet ==> (Réactualisation de l’idée autogestionnaire – Autogestion)
Mémoire de fin d’étude
MASTER 2 Etudes et Recherches en Sciences de l’Information et de la Communication
__________________________________
(1) CABIN, Philippe. Les sciences de l’organisation : entre théorie et pratique. In CABIN, Philippe et CHOC, Bruno (ouvrage coordonné par). Les organisations, états des savoirs. Editions Sciences Humaines, 2005 (2° édition actualisée)
(2) LEMOENNE, Christian. Quelle conception de la communication à l’heure de la dislocation spatio-temporelle des entreprises. Revue Science de la société n°62, 2004.
(3) ROSANVALLON, Pierre. Op. Cit. (1976).
(4) LE MOIGNE, Jean-Louis et CARRE, Daniel. Auto organisation de l’entreprise, 50 propositions pour l’autogestion. Les Editions d’Organisation, 1977
(5) Cité dans L’autogestion, la dernière utopie ? Sous la direction de Frank Georgi, publication de la Sorbonne, 2003.
(6) GENOT, Alain. Pierre Naville et l’autogestion face aux structures du capitalisme et du socialisme d’Etat. In L’autogestion, la dernière utopie ?, Sous la direction de Frank Georgi, publication de la Sorbonne, 2003
(7) SAINSAULIEU, TIXIER et MARTY. La démocratie en organisation. Librairie des Méridiens. 1983
(8) ROSANVALLON, Pierre. Op. Cit. (1976).
(9) ROSANVALLON, Pierre. Op. Cit. (1976).
(10) KROPOTKINE, Pierre. La science moderne et l’anarchie. 1901.
(11) PROBST, Gilbert. Organiser par l’auto-organisation, Gilbert Probst. Les Editions d’organisation. 1993
(12) L’anarchie. En ligne sur : http://perso.orange.fr/jean-pierre.proudhon/p_j_prou/anarchie.htm
(1a) BOUZON, Arlette. Les représentations sociales dans l’entreprise. In Communications organisationnelles, objets, pratiques, dispositifs (textes réunis par Pierre Delcambre). Presse universitaire de Rennes, 2000.
(2a) AMABILE, Serge. D’une gestion substantive de l’information à une organisation procédurale de l’attention. Science de la société n°33
(3a) PUTHOD, Dominique. Les alliances et la politique de vigilance. Science de la société n°33, 1994.
(4a) SAINSAULIEU, TIXIER et MARTY. La démocratie en organisation. Librairie des Méridiens. 1983
(5a) VIRNO, Paulo. Grammaire de la multitude, pour une analyse des formes de vie contemporaines. Editions de l’éclat et conjonctures. 2001
(6a) HARDT, Michael et NEGRI, Antonio. Empire. Exils, 2000
(7a) VIRNO, Paulo. Grammaire de la multitude, pour une analyse des formes de vie contemporaines.
Editions de l’éclat et conjonctures. 2001