Caractéristiques essentielles d’une organisation autogérée

By 2 April 2012

1.3 – Caractéristiques essentielles d’une organisation autogérée : les principes organisationnels clés :
Une organisation autogérée repose donc sur un partage égalitaire du pouvoir décisionnel et organisationnel entre tous ses membres. Mais comment mettre en œuvre cette forme d’organisation « sans hiérarchie » ?

Pour ce faire, l’organisation autogérée va tout d’abord s’appuyer sur une « socialisation » (c’est-à-dire un partage égalitaire entre tous les membres de l’organisation) des moyens matériels de production. Parallèlement, elle va également s’appuyer sur une « socialisation » du pouvoir grâce à la socialisation des moyens d’information, de communication et de formation, à l’origine d’une mutualisation et d’un partage total des connaissances.

1.3.1 – La socialisation des moyens de production :
Comme nous le montre la brève présentation que nous avons fait de l’autogestion, celle-ci est avant tout la réappropriation de la décision par ceux qui auront à exécuter et mettre en oeuvre cette décision. En ce sens, l’autogestion souhaite réaliser le vieil adage anarchiste qui consiste à réconcilier intelligence et action.

Pourtant, pour beaucoup, l’autogestion se limite à la simple socialisation des moyens de production (c’est-à-dire l’appropriation des moyens matériels de travail par les travailleurs eux-mêmes). L’autogestion consiste alors à « transformer les moyens de production, la terre et le capital, aujourd’hui essentiellement moyen d’asservissement et d’exploitation du travail, en simples instruments d’un travail libre et associé ». La propriété privée des moyens de production est ainsi présentée comme « la clé de voûte d’un système où la dépossession des travailleurs est indissociable de leur exploitation et de leur domination ».

Ce thème est en effet prépondérant chez Marx et Proudhon, ainsi que chez beaucoup d’intellectuels ayant participé à l’élaboration de l’idée autogestionnaire. Mais contrairement au marxisme, l’autogestion « ne vise pas simplement à remplacer les propriétaires capitalistes par telle ou telle collectivité » (1).

Ainsi, « l’autorité-propriété, droit d’user et d’abuser qui définit l’entreprise capitaliste, doit faire place à la propriété sociale des moyens de production, qui n’est ni propriété privée, ni propriété d’Etat » (2). « L’autogestion se présente d’abord comme une déstructuration de la propriété comme institution sociale » (3) « remplacée par l’usage des moyens de production au bénéfice d’une collectivité de travail qui devient libre et responsable de la mise en valeur sociale du capital initial » (4). Elle souhaite ainsi « éclater » et « redistribuer » les différents droits bourgeois qui fondent la propriété privée :
-l’usus : le droit d’user de la chose
-le fructus : le droit d’en percevoir les revenus
-l’abusus : le droit d’en disposer et de l’aliéner (au sens juridique).

Dans une organisation autogérée, « ces trois attributs de la propriété éclatent ainsi entre différents centres de décision » (5).

Ainsi, le thème même de la déstructuration de la propriété privée renvoie à des problématiques bien plus larges que celles purement juridiques et économiques d’une appropriation des moyens matériels de production, et « si l’expropriation est un préalable, elle ne doit pas faire perdre de vue que la question centrale est celle du mode d’appropriation par les travailleurs et la société de leurs conditions de vie et de travail ».

Cette simplification semble liée au terme « autogestion » lui-même, que Henri Arvon estime, à juste titre, « mal approprié » (6).

Ce n’est pas le préfixe « auto » qui est ici en cause (au contraire, ce terme traduit bien l’idée d’autonomie et de responsabilisation), mais la racine même du mot : le terme « gestion ». Cette notion est en effet « grevée de rationalité économique » et limite ce concept organisationnel à cette seule dimension matérielle, et par là même le dénature.

Ainsi, pour Henri Arvon, les termes anglo-saxons « self-government » et « self management » semblent beaucoup plus adéquats pour désigner ce modèle d’organisation particulier en élargissant son domaine d’application de la simple dimension économique à sa dimension politique. En effet, « les termes anglo-saxons situent la notion d’autogestion dans l’ampleur humaine (…) combinant des aspects à la fois politiques et économiques » (7). Le premier terme, self-government, renvoie à la « volonté du citoyen de participer activement au fonctionnement de la démocratie en supprimant la distance qui le sépare du pouvoir », le second, self management, consiste à « transférer le pouvoir décisionnel entre les mains de tous les membres d’une entreprise ».

En se replaçant sur le terrain politique, l’idée d’autogestion acquiert ainsi un contenu beaucoup plus large en proposant de « créer un autre sens de mot politique : à savoir la prise en main, sans intermédiaires et à tous les niveaux, de toutes les affaires par tous les hommes » (8). C’est par cet ancrage politique même que l’autogestion se distingue de « la participation, [du] contrôle ouvrier et [des] coopératives [qui] ne concernent guère que la production et l’économie » (9) .

1.3.2 – La socialisation de l’exercice du pouvoir :
Loin de se limiter à la seule socialisation des moyens de production, l’autogestion repose donc également, et peut-être avant tout, sur la « socialisation de l’exercice du pouvoir » (10), ou « l’appropriation des moyens de pouvoir par les travailleurs et les citoyens » (11).

Comme le souligne Pierre Rosanvallon(a), « les moyens de production ne sont pas les seuls instruments sur lesquels se fonde le pouvoir dans la société. C’est ainsi que, d’un point de vue économique, on parle dès le XIXème siècle des moyens de production et d’échange ». Il préconise ainsi de « dépasser la seule question de la socialisation des moyens de production pour envisager la socialisation de l’ensemble des moyens de pouvoir », et celle-ci ne s’opère pas par la simple « substitution d’un nouveau propriétaire collectif au propriétaire individuel ». A côté des moyens de production, « Il nous faut [également] aujourd’hui prendre en compte les moyens d’organisation, de formation, d’information, de savoir» (b) pour « imaginer une structure où le « pouvoir » n’est pas une propriété réservée à quelques-uns, une structure sans pouvoir ou plus exactement une structure où l’interrelation(c) des éléments est telle qu’aucun n’en domine un autre » (d).

Les dimensions informationnelles, communicationnelles et cognitives occupent donc une place centrale dans la théorie autogestionnaire. C’est leur dissémination égalitaire à tous les niveaux de l’organisation qui est à la base même de l’autogestion en entreprise.

* La socialisation de l’information et de la communication :
L’information et la communication étant à la base des processus de prise de décision et d’organisation, elles deviennent des ressources clés dans une organisation basée sur la socialisation de ce pouvoir organisationnel et décisionnel.

Pour devenir réellement égalitaire et collective, l’organisation autogérée doit en effet ouvrir à tous ses membres l’ensemble de ses lieux de prise de décisions. Celles-ci se prenant collectivement, ces lieux de prise de décision deviennent des lieux de négociation, donc de communication, auxquels tout le monde doit avoir accès et participer. C’est à cette transformation fondamentale consistant à « élargir les lieux de production de l’information » que renvoie le principe de « socialisation de la communication ».

Conjointement, il faut également socialiser l’information. Tout un chacun doit en effet détenir les informations nécessaires pour pouvoir participer pleinement aux prises de décision organisationnelle. Tout le monde doit donc avoir accès à l’ensemble des informations circulant sur l’organisation.

Comme le souligne Cornélius Castoriadis(e), dans une organisation autogérée, « décider » c’est, d’une part, « décider soi-même », et, d’autre part, « décider en connaissance de cause. Cela signifie que ceux qui décident doivent disposer de toutes les informations pertinentes ». « Il s’agit donc de diffuser l’information à tous les membres, quelles que soient leurs fonctions (…) La diffusion de l’information est la seule façon de permettre à tous les individus de participer au « pouvoir »» (f) . Jean-Louis Le Moigne et Daniel Carré militent ainsi « pour des bases de données démocratiques » et une « déspécialis[ation] [de] la gestion de l’information », deux principes qui prennent la sixième et septième place de leurs 50 propositions pour l’autogestion(g).

Ainsi, la socialisation de l’information et de la communication semble être le principe qui va permettre au collectif de s’affranchir du modèle organisationnel hiérarchique classique. A la place « du chef, du leader, du berger qui décide pour le groupe [se substituent] l’échange, le débat, la négociation, (…) l’information partagée, les enjeux discutés et la décision prise le plus souvent à l’unanimité, au consensus » (12).

Mais la socialisation de l’information ne s’arrête pas là, elle renvoie également à la possibilité d’être producteur d’information et donc de sens (c’est-à-dire non seulement d’ « informations-signal » mais aussi d’ « informations symboliques » (13)). Ainsi, « pour que chaque niveau d’organisation puisse s’intégrer fonctionnellement à l’ensemble, il faut qu’il soit informé de la finalité de l’ensemble, et qui plus est, qu’il puisse participer au choix de cette finalité » (14).

La socialisation du pouvoir et de la prise de décision permettent ainsi aux individus qui composent une organisation de se réapproprier la définition de la finalité de leur regroupement en organisation, ils accèdent alors réellement à la propriété politique et symbolique, et non plus seulement matérielle et économique, de leur entreprise.

* La socialisation du savoir :
L’apprentissage est une valeur fondamentale dans la pensée autogestionnaire(15).

Dans la même veine que la socialisation de l’information et de la communication, la socialisation de la formation vise à élargir le savoir et les connaissances organisationnelles de chacun, alimentés quotidiennement par leur savoir pratique, et qui leur permettront ainsi de prendre part intelligemment à la prise de décision.

Dans une organisation autogérée, la formation se conçoit d’abord en situation et vise à « modifier les structures et les méthodes de la formation pour mieux assurer, sur une base décentralisée, un enrichissement réciproque du pouvoir théorique et du savoir pratique » (16).

Dans une organisation autogérée, la formation est ainsi assurée principalement en interne puisque l’un des objectifs est que chacun détienne les savoirs et les compétences de tous, que le tout soit inscrit dans chacune des parties, permettant ainsi souplesse et flexibilité organisationnelle. L’autogestion prône ainsi un apprentissage permanent et polyvalent.

Le savoir se fonde donc sur la pratique mais aussi sur la multiplication des interactions entre les membres de l’organisation, des confrontations qui sont sources de richesse puisqu’elles donnent à voir de multiples points de vue. Socialisation de la formation et socialisation de l’information et de la communication sont donc étroitement liées. En effet, comme l’explique Gilbert Probst « les interactions et les relations doivent être facilitées, pour que chacun soit en mesure de puiser les informations à leur source, les échanger, les interpréter et les utiliser » (17). Il parle ainsi d’« apprentissage interactionnel ».

La « socialisation des moyens d’information » va en effet être à la base d’un véritable partage égalitaire des connaissances et des compétences, développant dès lors chez chacun les capacités à prendre des décisions stratégiques. Conjointement, la « socialisation des moyens de communication », enjoignant chacun à s’exprimer, va leur permettre de prendre part activement à ces prises de décision stratégiques.

Socialisation du pouvoir, de l’information, de la communication et du savoir sont donc fortement imbriquées. Comme le soulignent Philippe Braud et François Burdeau, « le courant autogestionnaire porte une grande attention aux problèmes de la communication et de l’éducation pour assurer une participation réelle de tous aux processus décisionnels les concernant. Il s’agit de mettre sur pied une politique audacieuse de formation permanente [visant le] développement maximal et continu de toutes les potentialités humaines, elle est réputée directement porteuse d’un changement radical de la société toute entière, grâce à la formidable libération d’énergies créatrices qu’elle est censée permettre » (18).

Lire le mémoire complet ==> (Réactualisation de l’idée autogestionnaire – Autogestion)
Mémoire de fin d’étude
MASTER 2 Etudes et Recherches en Sciences de l’Information et de la Communication
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(1) ROSANVALLON, Pierre. L’âge de l’autogestion. Edition du Seuil, 1976
(2) Encyclopédie Universalis.
(3) ROSANVALLON, Pierre. Op. Cit. (1976).
(4) Encyclopédie Universalis.
(5) Encyclopédie Universalis.
(6) ARVON, Henri. L’autogestion. PUF, Que sais-je, 1980
(7) ARVON, Henri. Op. Cit. (1980).
(8) GUILLERM, Alain et BOURDET, Yvon. L’autogestion. Editions Seghers, 1975.
(9) GUILLERM, Alain et BOURDET, Yvon. Clefs pour l’autogestion. Editions Seghers, 1977
(10) BRAUD, Philippe et BURDEAU, François. Histoire des idées politiques depuis la révolution. Editions Montchrestien, 1992.
(11) ROSANVALLON, Pierre. L’âge de l’autogestion. Edition du Seuil, 1976
(a) ROSANVALLON, Pierre. Op. Cit. (1976).
(b) ROSANVALLON, Pierre. L’âge de l’autogestion. Edition du Seuil, 1976
(c) Au travers de cette notion d’ « interrelation », nous retrouvons les positions systémiques à mêmes de montrer l’importance des relations, et donc des communications, dans une organisation autogérée.
(d) LABORIT, Henri. Société informationnelle, idée pour l’autogestion. Les Editions du Cerf, 1973
(e) CASTORIADIS, Cornélius. Op. Cit.
(f) LABORIT, Henri. Société informationnelle, idée pour l’autogestion. Les Editions du Cerf, 1973
(g) LE MOIGNE, Jean-Louis et CARRE, Daniel. Auto organisation de l’entreprise, 50 propositions pour l’autogestion. Les Editions d’Organisation, 1977
(12) LULEK, Michel. Scions…travaillait autrement, Ambiance bois, l’aventure d’un collectif autogéré. Editions REAPS, 2003
(13) Une distinction opérée par le champ de la Communication Organisationnelle et qui doit être manier avec prudence puisque ces deux dimensions, loin de s’opposer, sont complémentaires. Ainsi, dans l’organisation, l’information signal permet de prendre part à l’organisation des activités productives et à leur coordination ; l’information symbolique permet de prendre part aux décisions politiques et de participer à la cohésion symbolique de l’organisation. Henri Laborit fait ainsi une distinction entre « l’information spécialisée (…) nécessaire à un travail technique, [et] l’information généralisée (…) nécessaire à tout homme pour vivre en homme et non en chimpanzé ».
(14) LABORIT, Henri. Société informationnelle, idée pour l’autogestion. Les Editions du Cerf, 1973
(15) Cf. annexe 2 : « Généalogie de l’idée autogestionnaire » (p66)
(16) ROSANVALLON, Pierre. Op. Cit. (1976).
(17) PROBST, Gilbert. Organiser par l’auto-organisation, Gilbert Probst. Les Editions d’organisation. 1993
(18) BRAUD, Philippe et BURDEAU, François. Histoire des idées politiques depuis la révolution. Editions Montchrestien, 1992.