Le positionnement social et musical, Les CHAM

By 3 May 2011

5. Un positionnement social et musical
a. Des intentions plus ou moins musicales
La problématique du choix des CHAM pour être dans une bonne classe n’échappe certainement pas à l’équipe enseignante d’Albert Camus et en particulier à son directeur M. Losfeld qui évoque le sujet à plusieurs reprises lors de notre entretien. La relation entre la motivation de ses élèves, la démocratisation de son établissement et son projet sont véritablement au cœur de son action.

Le désir de mettre leurs enfants dans une bonne classe est ainsi qu’il le reconnaît la principale motivation des parents pour les inscrire dans les CHAM : « …il y a peut-être aussi des gens qui pensent avoir un meilleur niveau ou parce qu’ils connaissent l’instit… Donc, il y a des gens qui essaient, qui se disent… ou bien ils ont l’impression, ils essaient de biaiser un petit peu. L’objectif, c’est peut-être qu’ils pensent que l’enfant va être dans une meilleure classe. Je pense pour être honnête que beaucoup de gens pensent comme ça ».

b. Des positions changeantes
Cette problématique s’inscrit dans une continuité et dans une succession de politiques différentes quant au recrutement des élèves. Selon le témoignage de parents d’élèves, deux périodes distinctes et contradictoires ont précédé la direction de M. Losfeld :
–  La première (la direction du père de M. Losfeld !) visait de façon relativement explicite à faire des CHAM des classes d’élite et de Camus un établissement privilégié. Les deux caractéristiques de cette politique était de privilégier des classes musicales par rapport aux autres et d’ouvrir le recrutement sur une zone assez large.

Paradoxalement, en mettant fortement l’accent sur l’enseignement et la motivation musicale des élèves, l’école jouait aussi en quelque sorte au maximum de l’effet d’appel évoqué plus haut.

– La seconde (la direction précédente) favorisa au contraire un fort recrutement local sans chercher à développer les CHAM, ce qui eut pour conséquence (toujours au dire de parents d’élèves) de faire baisser le niveau de l’école qui aurait alors connu des problèmes de violence ou d’incivilité (malheureusement comparables à ceux que connaissent bien des établissements en ZEP).

Un des effets pervers de cette politique fut de produire un gros déséquilibre entre les classes musicales et les autres : les effectifs des classes musicales étant tombés assez bas (entre 15 et 20 élèves) tandis que les autres classes devenaient surpeuplées (et donc de plus en plus difficiles) ; ce déséquilibre eut également pour conséquence de nourrir un certain ressentiment des enseignants des classes non musicales envers leur collègues des classes musicales.

c. Un choix synthétique : musical et local
Le choix de M. Losfeld pour répondre à ce double risque est de recruter au maximum simultanément local et musical : «  Aujourd’hui, […] les classes musicales drainent une population  locale, très nettement locale. […] Auparavant il y avait plus d’extérieurs à Camus qui ne venaient que pour la musique. [Des parents qui habitaient] des quartiers, un peu, un peu plus loin ou alors Croix[i], ou alors… ».

Un des moyens de réaliser cette conjonction du local et du régional est d’agir comme force de propositions auprès des parents du secteur pour les inviter à y inscrire leurs enfants : «  Ca donne une chance à des enfants pour qui les parents demandent des classes musicales parce qu’on les sollicite : est-ce que vous voulez que vote enfant aille en classe musicale ? Alors au début parfois il y a des intentions parce que les parents se disent : les classes vont être meilleures, les classes vont être ceci, et puis en fait, ça donne la chance vraiment à des enfants. »

Cette volonté est d’ailleurs en adéquation avec les textes constitutifs des CHAM, ainsi que le rappelle M. Losfeld : «  on nous incite à ce que les CHAM ne soient pas réservées à une élite et que ce soit aussi dans les quartiers populaires. Nous, on est en plein dedans sans l’avoir fait exprès, parce là on a vraiment un recrutement populaire mais c’est très bien ».

d. La mise à profit des motivations non musicales
Si la musique peut servir de prétexte à certains parents pour scolariser leurs enfants dans des établissements plus sélectifs, la politique de Camus serait de récupérer ou d’instrumentaliser l’effet d’appel sur la réputation de l’établissement comme une  bonne école, pour recruter les élèves des classes musicales. Car par ailleurs le recrutement des élèves sur leur motivations ou leur dispositions musicales pose problème quand celui-ci n’est ni véritablement formalisé et qu’il ne dispose pas du temps nécessaire pour être signifiant.

CE1 musicaux«  Il y a les parents qui font ça par hasard, qui disent oui et le gamin qui, à la limite, n’a rien demandé se retrouve en musical parce que, on a la chance dans le système qu’on a mis en place à Camus – justement pour ouvrir et démocratiser –2 CE1 musicaux. Ça c’est important, ce n’était pas comme ça au début, c’est comme ça depuis 7ans on a 2 CE1 musicaux, ce qui fait qu’il y a 50 gamins qui démarrent.

Après, il y a un entonnoir, on a un CE2, un CM1, un CM2. Alors comment sont choisis les enfants ? C’est que au bout de l’année, on se rend compte qu’il y a une partie des enfants qui tient pas le coup, parce que c’est difficile ou parce que ça ne lui plaît pas tout compte fait… Donc il y a une partie qui se retire tout à fait naturellement et au début de CE2 on n’a pratiquement pas de refus à faire aux familles. Je trouve que c’est une façon beaucoup plus souple, beaucoup plus douce, et beaucoup plus démocratique dans la mesure où avant on faisait passer un test. Ça se passait comme ça, le gamin devait avoir des tests de prédisposition à la musique… Mais bon ! Cela se passait pendant un quart :  « vas-y répète ça !… Chante trois petits trucs !… »  Voilà il ne chante pas trop mal, on le prend, mais quelque part en un quart d’heure, c’est difficile. […] On retrouve en CE2 des enfants [qui ont des parents] « pro-musique », on retrouve des enfants dont les parents se disaient : il va être dans une bonne classe,  mais le gamin il a mordu [à la musique]. Mais si le gamin n’a pas mordu, eh bien il ne passera pas. Il y a aussi des gamins qui n’avaient rien demandé à personne et puis qui se révèlent pas mal et ça c’est bien aussi. »
La Musique adoucit l’école
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[i] Le choix de la ville de Croix comme exemple n’est sans doute pas innocent, cette ville étant d’un niveau de CSP réputé nettement plus élevé que celui de Roubaix. En 2008, Croix a  la moyenne d’imposition sur la fortune (ISF) la plus élevée de France. Elle déjà en tête du classement en 2007, pour les communes de plus de 20 000 habitants, les 402 foyers croisiens redevables de l’ISF ayant payé un montant moyen de 28 410 euros au fisc, 1 747 euros de plus que la somme moyenne dont se sont acquittés les 7 489 Neuilléens fortunés. Le patrimoine moyen des Croisiens redevables de l’ISF s’élève à 3 741 886 euros.