L’interactivité avec lecteurs et l’ouverture au réseau

By 11 March 2011

Les Unes des sites affichent l’interactivité avec les lecteurs et l’ouverture au réseau par les liens hypertextes
Les sites pure players jouent la carte de la participation des lecteurs pour refonder une communauté basée autour d’actions communes plus que de valeurs.
On peut avoir un aperçu de cette participation par sa mise en scène en Une des sites. Slate insère une rubrique « participer » en-dessous de sa Une, pas encore assez visible de l’avis de Johan Hufnagel, qui propose une charte des commentaires et un lien vers les statuts Facebook et Twitter du site (et celui de Slate.com). La notion de participation est donc double: une première consiste à s’inscrire à la communauté en ligne pour pouvoir laisser des commentaires et proposer des articles et des liens vers des articles et des vidéos en ligne. Une autre, plus indirecte, consiste à suivre l’actualité du site sur Facebook ou Twitter. Cette seconde stratégie hors-média permet d’exporter l’image du site hors du média depuis sa page d’accueil et de créer de la circulation entre les réseaux sociaux et le site. Une stratégie indispensable selon Emmanuel Torregano, journaliste du site Electron Web, auteur d’une série d’articles sur la fin du Web. Selon lui le Web 2.0 disparaîtrait actuellement en faveur d’une nouvelle ère de consommation du réseau (du piratage au streaming, d’un business plan rentable pour quelques-uns à la gratuité pour tous etc.), il constate pour le domaine de l’information que « l’accès à un site n’est plus seulement une question de “lien hypertexte” mais plutôt le fruit d’un processus de recommandations sociales ou affinitaires ».

Et d’expliquer que « le Web était un rhizome, fait de liens s’interconnectant, le Digital-Me est un océan, avec à sa surface des plis et des replis ». Cette métaphore marine a le mérite de faire comprendre une évolution récente du fonctionnement du Web due à l’extension des réseaux sociaux: les internautes passent de plus en plus de temps sur ces réseaux, notamment pour s’y informer par leurs réseaux d’affinité. Nous constatons que les trois pure players ont intégré cette évolution de manière réactive et invitent les internautes à circuler entre leur site et les réseaux sociaux. Emmanuel Torregano avance que « la satisfaction que l’on tire d’un service n’est fonction que de sa capacité à être le reflet du monde en ligne. Le pionnier du Digital-Me ne choisit pas un service sur ce qu’il lui apporte, mais sur la capacité que ce dernier a de lui permettre d’interagir sur le réseau. Plus ce service est capable d’inter-opérer et plus grande est sa valeur »[1].

Facebook est le premier réseau social sur Internet (plus de 200 millions de membres), Twitter est le réseau de micro-blogging qui prend de l’ampleur à une vitesse flagrante. Déjà, les moteurs de recherche Google et Bing (le nouveau concurrent de Google de Microsoft) songeraient à publier des messages Twitter au milieu des articles des médias[2]. On constate que les trois sites pure players ont donc rapidement adopté cette nouvelle forme d’écriture en 140 signes – adaptées à Internet, aux SMS des téléphones portables[3]. Sur sa page d’accueil, Rue 89 affiche aussi sa présence sur les réseaux sociaux[4]: « La Rue est partout » propose de s’abonner à la newsletter, la version widget sur Netvibes, la version I-phone sur lequel Rue 89 dispose d’une application gratuite:

« ce petit programme est un service en direction de nos lecteurs que nous accompagnons partout où ils cherchent de l’info »[5].

Fluctuat a aussi sauté sur l’occasion Twitter pour être au plus prêt de ses lecteurs en-dehors du site[6]. Si on peut évaluer l’influence d’un site autant par le nombre de visites que par sa capacité à attirer des lecteurs directement sur les réseaux sociaux, alors les trois sites sont confrontés à une nouvelle manœuvre plurimodale, du site vers les réseaux sociaux. Reste que l’affluence des lecteurs par Twitter est minime: Rue 89 y est suivi par 3749 personnes, Slate par 2383 et Fluctuat par 622. La communauté active sur le site reste à l’heure actuelle l’enjeu fondamental des éditeurs pure players. Rue 89 est des trois pure players le site le plus engagé sur la piste du journalisme participatif. Son interface « L’Info à trois voix, journalistes, experts, internautes », situé en haut à droite de sa page d’accueil affiche l’ambition de promouvoir une information par le bas. L’entrée dans le contenu éditorial du site est dès lors celle de la rédaction, par les articles de la colonne centrale, et celle de la communauté des riverains, par les blogs placés en Une (nous étudierons dans la partie suivante la propension de la contribution des internautes à l’information par l’analyse d’une semaine éditoriale des trois pure players).

Le journalisme de lien, dont nous avons abordé l’éthique d’ouverture plus haut (définition du “link journalism” de Scott Karp, p.22) est le saut qualitatif le plus abouti des Unes des pure players par rapport à celles des sites des titres de presse. Slate a intégré une colonne « Ici&ailleurs » sur sa première page qui recense les liens que la rédaction a sélectionné pour ses lecteurs avec leurs sources. Même principe sur Rue 89, qui ajoute aux liens d’articles (« A chaud, le reste de l’actu du jour ») des liens de vidéos (« Zapnet, vidéos et des bas »), sur sa colonne de gauche. Fluctuat ne propose pas de lien vers le reste du réseau en Une. Le site n’a pas d’espace éditorial réservé à la circulation de ses lecteurs vers d’autres « nodes », ce qui risque de l’exclure du jeu des échanges d’information d’un site à l’autre.

En outre, les trois sites disposent d’une liste de sites à visiter. La liste affichée par Slate est supérieure en nombre aux deux autres sites, et les choix opérés par les rédactions sont aussi signifiants de la perception qu’ils ont de leur public, et du réseau qu’ils souhaitent développer autour de leur site. Rue 89 affiche 200 liens qu’il dispose par type de média plus que par thématique[7]. Slate a choisi de disposer ses 251 liens de manière plus thématique, avec des références appuyées à la culture geek et aux nouvelles technologies[8]. Le second n’a donc pas tenu à faire la distinction entre sites pure players et sites de presse à l’inverse de Rue 89 (« Web info » étant la catégorie des pure players). Une distinction que l’on retrouve dans les promesses éditoriales: « Rue 89 » est un clin d’œil à la date naissance de la naissance de la révolution du Web et la définition que le média se donne sur son site joue sur le retournement du dispositif de communication né sur le Web 2.0:

« une manière d’informer qui repose sur la coproduction de contenus entre des journalistes, des experts, des passionnés, des témoins, des blogueurs et tous les visiteurs du site ».

A l’inverse, Slate met plus l’accent sur la recherche de la qualité du débat d’idées, en réponse aux délateurs qui définissent l’information produite sur le Web comme un espace où l’information est nivelée par le bas. Le directeur de la publication Jean-Marie Colombani annonce lors de son lancement qu’il s’agit:

« d’un site dédié à l’analyse de l’actualité avec une forte plus-value éditoriale ».

Sur le site, on peut aussi lire l’ambition des fondateurs:
« de devenir le principal lieu de débat et d’analyse dans les domaines politiques économiques culturels et technologiques».

Sans négliger l’aspect participatif, Slate n’en fait pas une fin mais un moyen de hausser le niveau de réflexion à partir de l’actualité, tandis que Rue 89 joue d’avantage sur l’aspect « révolutionnaire » de son site, et son modèle économique, nous le verrons plus tard, qui sous-tend le discours promoteur d’une « révolution Web » étant donné que le site vit en partie de la formation au journalisme Web et de la coproduction de sites Internet.

Sur ce point encore, Fluctuat joue moins le jeu de l’économie du lien. La page d’accueil ne propose aucun lien vers des sites amis pour compléter l’information du site. Il faut rentrer dans les rubriques pour trouver une liste réduite de liens, présente uniquement dans la rubrique société. Si Fluctuat n’est pas présent dans les listes des deux autres pure players, on pourrait penser que c’est une conséquence négative de son refus de jouer le jeu du réseau interactif d’informations.

Alexandre BoucherotCe n’est pourtant pas l’avis du directeur de la publication. Selon Alexandre Boucherot, l’affichage de ces listes de sites est un moyen de mettre en valeur leur marque éditoriale pour des médias pure players qui viennent d’être lancés comme Slate et Rue 89. Marquer son attachement au journalisme de lien participe donc à une stratégie de marque pour les deux sites, que Fluctuat n’a pas les moyens financiers et symboliques d’impulser.

Le réseau issu du « microcosme des journalistes parisiens » des journalistes de Slate et de Rue 89 est fondamental à la réussite de leur lancement sur Internet. A l’inverse, Fluctuat a dû passer par une évolution progressive et laborieuse, n’étant pas dans ce microcosme, et n’ayant pas non plus de capitaux de base, quand Slate et Rue 89 se lancent avec un investissement économique important. L’affichage des liens en Une montre est in fine un nouvel outil de fidélisation d’un public de masse sur le Web, c’est-à-dire qu’une fois absorbée, la révolution Internet peut devenir pour les éditeurs un moyen d’étendre leur influence beaucoup plus vite et à moindre coût que dans l’espace médiatique traditionnel.

A travers les trois projets éditoriaux des pure players, on constate que les critères de crédibilité et l’image que les médias construisent d’eux-mêmes sont en corrélation avec les innovations du dispositif de communication du Web 2.0. On note deux occurrences: d’un côté l’image réflexive que ces médias veulent transmettre doit répondre aux attentes des lecteurs en terme de participation et d’interaction. De l’autre, le discours réflexif des médias 100% Web doit être en décalage par rapport aux groupes de presse traditionnels, voire aux sites de presse papier. On peut se référer aux critères avancés dans l’étude sur les « sites Web d’auto-publication à information éthique » (swapie) pour catégoriser ces évolutions: « l’absence d’intermédiaire, l’instantanéité de la diffusion, les interactions avec les lecteurs, l’absence de contraintes éditoriales externes sont autant d’atouts mis en avant dans les discours »[9]. Sans reproduire cette liste à l’identique pour les médias 100% Web, on constate un lien avec les swapies dans leur volonté d’être un nouvel intermédiaire entre les lecteurs et l’information.

A l’absence de contraintes éditoriales externes, les médias 100% Web avancent plutôt l’indépendance éditoriale et l’absence d’appartenance à un groupe industriel. Sur le Web, les pesanteurs de l’industrie de l’information seraient évacuées. Rue 89 est celui qui va le plus loin dans la mise en scène de cette identité indépendante et plus proche des réalités des lecteurs. Dans son contenu éditorial, il n’est pas rare de trouver des références à l’adresse physique du site – une pépinière du XXème arrondissement – dans un quartier éloigné des sièges sociaux des médiatiques traditionnels et dans un lieu de travail en corrélation avec le discours d’interactivité du site avec les lecteurs (nous verrons plus loin que Rue 89 héberge le blog “zoomorama” alimenté par une entreprise voisine dans la pépinière).
b) La « Une » des sites pure player
1) Du webzine cyberculturel Fluctuat à l’éditorialisme en ligne de Slate en passant par l’information à trois voix de Rue 89: les projets éditoriaux pure player à l’étude
A – Evaluation des innovations des sites d’information généraliste pure players:
II – Les médias pure player: derrière le sigle commun, des projets divergents et hybrides, à l’avant-garde du renouveau éditorial de la presse en ligne

Lire le mémoire complet ==> (Les discours éditoriaux des sites pure player d’information à l’heure de la culture Web)
Master 2 de Journalisme Culturel de l’Université de Paris III
La Sorbonne Nouvelle
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[1] http://www.electronlibre.info/La-fin-du-Web-Episode-4,00327
[2] http://blogs.lexpress.fr/virtuel/2009/07/exclu-bientot-les-resultats-tw.php
[3] Si Twitter existe depuis depuis 2007 aux Etats-Unis, le premier “buzz” dans le domaine de l’information journalistique aura été le recours massifs par les journalistes aux “tweets” des indiens depuis leurs téléphones portables lors des attentats meurtriers de Bombay en novembre 2008.
[4] Voir en annexe.
[5] « L’appli Iphone de Rue 89 gratuite sur l’App store », in http://www.rue89.com/making-of/2009/06/09/lappli-iphone-de-rue89-gratuite-sur-lapp-store
[6] Pendant le festival de Cannes par exemple, le site a publié quotidiennement le fil de tweets de Jean-Paul Potins pour couvrir les “Off” du festival et sa vie nocturne. Mais le tweet n’a été suivi que par 164 personnes sur Twitter, http://twitter.com/Jeanpaulpotins
[7] 18 liens « Web info », 34 « blogs qu’on aime » (14 « politique et blabla », 5 « économie-planète », 4 « médias Web », 3 « société », 4 « monde », 2 « sciences », 2 « photo-pano »), 53 liens « presse », 5 « chroniqueurs », 90 presse étrangère (18 « Afrique », 26 « Europe », 8 « Etats-Unis », 4 « Canada », 4 « Amérique Latine », 13 « autres », 19 « TV et radio » et la liste se poursuit
[8] 6 « politiques », 16 « pop/culture », 13 « Tech/Internet/geek », 4 « sciences », 7 « photos », 4 « liens », 16 « Economie », 27 « France », 23 « idées/conversations », 6 « mouvements », 78 « International », 20 « médias », 11 « Sports », 12 « Web tv/vidéo, 8 « Proam ».
[9] Valérie Jeanne-Perrier, Florence Le Cam et Nicolas Pelissier, « les sites web d’auto-publication: observatoires privilégiés des effervescences et des débordements journalistiques en tout genre », in Roselyne Ringoot et Jean-Michel Utard (direction), Le journalisme en invention, nouvelles pratiques, nouveaux acteurs, Edition PUR, Rennes, 2006