New new journalism: médias Web, sites d’information participative

By 11 March 2011

Le new new journalism sera conversationnel ou ne sera pas
Parler ici de new new journalism est un abus de langage. Il existe aux Etats-Unis un courant étiqueté comme new new journalism, qui se positionne dans le prolongement du new journalism des années 1970.

Par rapport au new journalism qui soutenait que les formes littéraires devaient venir enrichir l’écriture journalistique, que l’écrivain pouvait camper un personnage, lui, et construire un texte à partir d’une subjectivité assumée pour décrire le réel. Un des aspects du new new journalism contemporain le rapproche de notre étude. Il s’agit de l’évolution vers un reportage des faits et des vies ordinaires.

Le nouveau nouveau journalisme est la littérature du quotidien. Si les scénarios étranges et personnages extraordinaires de Wolfe[1] débordent de la page, le nouveau nouveau journalisme va dans la direction opposée, en creusant dans les soubassements de la vie ordinaire, en explorant ce que Gay Talese appelle le “présent fictif qui flotte sous le flot de la réalité[2]

Le courant du nouveau nouveau journalisme se rapprocherait alors de ce journalisme ethnographique répertorié par Erik Neveu (voir p.57), dans son attention aux personnes de la vie ordinaire, tout en cherchant à développer une forme littéraire et non académique d’écriture journalistique. Quand nous parlons de nouveau nouveau journalisme, c’est dans une acception un peu différente, pour constater d’un côté l’enrôlement des personnes ordinaires dans le discours journalistique, et de l’autre l’appropriation du récit journalistique par le public avec les possibilités de l’outil Web. Nous posons comme innovation majeure du journalisme Web cette émergence d’un récit conversationnel comme forme inédite d’écriture journalistique. Dans certains articles, la conversation est mise en scène à l’intérieur même de l’article, non pas de manière rhétorique comme le fait le genre de l’éditorial, du billet ou de la chronique dans la presse papier, mais avec une finalité tangible:

« Chers internautes, pensez-vous que gagner beaucoup d’argent nous conditionne et nous donne des fantasmes et des désirs plus sophistiqués, pour ne pas dire «borderlines»? Si vous avez eu des expériences qui accréditent ou contredisent cette idée, veuillez les raconter ci-dessous. Si cela vous gêne d’en parler en public, écrivez-moi à zoemartin.slate@yahoo.fr. Anonymat garanti.»[3]

La mise en scène de la participation des lecteurs contribue à apporter une véritable valeur éditoriale à l’espace dédié aux commentaires de l’article, et permet de parler d’écriture en collectif dans les sites d’information pure players. Entre Rue 89, Slate et Fluctuat, trois stratégies de relation aux lecteurs s’affichent. Le premier joue le jeu de la relation au lecteur car il en fait la singularité de son contenu. Sur Slate, la communauté des lecteurs peut participer à l’information mais sa part reste infime (le site n’existe que depuis février 2009). Slate mise plus sur la qualité de la relation aux lecteurs que sur sa quantité:

« On considère sur Internet que sur 100 visiteurs, 10% contribuent et 1% produit, donc avec nos 500.000 visiteurs mensuels, on devrait avoir 5.000 producteurs mais ce n’est pas encore le cas. C’est inutile d’ouvrir un blog si on ne fait rien de cet espace. Les articles de Rue 89 où il y a 300 commentaires ça ne sert à rien. Slate a choisi de faire une barrière à l’entrée dans les commentaires pour sortir de l’invective. On essaie aussi d’expliquer à nos lecteurs pourquoi quand on refuse un commentaire ».

Le premier est entré dans une relation approfondie avec ses lecteurs après deux années de fonctionnement. Le travail de relation aux lecteurs est une part importante du travail de ses journalistes:

Au quotidien, le journaliste Web, c’est trois activités concomitantes: le travail de reportage ou d’enquête traditionnel (le temps passé à cette activité recule), le dialogue avec les internautes (réponse aux commentaires, modération) et l’animation d’une communauté de contributeurs et d’experts (le temps passé sur cette activité s’accroît).

Ce nouvel espace éditorial permet donc aux lecteurs de donner leur avis sur l’information, de réagir en la complétant sur le site ou en la complétant par un lien vers d’autres contenus. Sur Fluctuat par exemple, les pseudonymes qui apparaissent en couleur sont des liens vers les blogs des commentateurs, lesquels permettent aux lecteurs contributeurs de poursuivre leur parcours de lecture vers leur blog, avant ou après leur navigation sur Fluctuat. Nous avons vu que Slate et Rue 89 utilisaient le crowsourcing, c’est-à-dire la contribution des lecteurs à la proposition de sujets et/ou de liens, et non Fluctuat. Cependant, la contribution des lecteurs, comme l’a montré Franck Rebillard en distinguant lecteurs-auteurs et lecteurs-acteurs, passe aussi par les commentaires des articles. Pour Alexandre Boucherot, la visibilité des commentaires a une valeur éditoriale concrète:

« un site éditorial ne peut exister sans sa communauté. La prescription de l’information, c’est fini. Les gens viennent aussi voir les polémiques créées par un article, c’est ce qui fait le côté vivant d’un média ».

Et dans cet espace éditorial réservé aux lecteurs, il existe aussi une sélection, tout les lecteurs ne peuvent pas participer. Reste à savoir si les éditeurs ont plus comme objectif de valoriser la parole des lecteurs (Slate veut sélectionner les meilleurs et les publier en Une) ou la laisser s’étendre pour mettre en scène un discours éditorial « vivant ».

In fine, la relation conversationnelle aux lecteurs répond à un double objectif: elle cherche à fidéliser les lecteurs en répondant à leurs commentaires et utilise leur expertise pour construire l’information. Dans une étude menée par l’Online Journalism Blog[4] auprès de 200 journalistes de 30 pays différents détenteurs d’un blog pour connaître l’impact de la technologie du Web sur leur travail, les résultats mettent l’accent sur l’émergence du journalisme conversationnel. Il s’agit principalement de donner un nom à une évolution tangible dans leur travail: la phase de post-publication. Les journalistes interrogés affirment produire moins de « file-and-forget » (publié et oublié) et connaître plus de continuité dans les récits avec la phase de réponse aux commentaires des lecteurs. Ils utilisent ces retours dans une fin d’édition (correction des erreurs et actualisation de l’article au gré de l’actualité) et dans une fin d’audience, en fidélisant les lecteurs entre les périodes de publication. C’est dans cette intégration du public à la production de l’information que se joue le succès des sites d’information pure players. Cette ouverture entraînant à la fois une diversification des sources de l’information, sur la base du volontariat et une fidélisation au site qui suscitera plus de revenus de la part des annonceurs. Cette nouvelle relation se traduit par une visibilité du public dans le discours éditorial, où la phase de post-publication est devenue incontournable pour les journalistes, et peut même être la fin de l’information

Mais on le voit, s’atteler à la conversation est une pratique menée avec plus ou moins d’entrain selon les journalistes, et les rédactions. Si Rue 89 en fait un impératif, Johan Hufnagel reconnaît que la pratique est encore faible chez ses journalistes issus de la presse traditionnelle, tandis que les blogueurs le font de manière naturelle. A Fluctuat, la participation des lecteurs a jusqu’alors été divisée entre les commentaires post-publication et les discussions du forum. La présence du public dans le discours éditorial est tangible, mais située dans un espace distinct du contenu éditorial, ce qui limite sa visibilité. Le site va bientôt adopter une nouvelle plateforme, avec des blogs de lecteurs, pour tenter de raccrocher cette communauté de lecteurs au contenu éditorial.

Les médias 100% Web se distinguent des sites d’information participative

Faire participer les lecteurs est un gage d’audience et un moyen d’élargir ses sources considérablement ; leur donner la parole sans contrôle éditorial aboutit à sortir des frontières de l’information journalistique. Une frontière ténue, nous l’avons vu, tant le brouillage identitaire entre blogueurs, journalistes et amateurs s’est accentué à travers les expérimentations éditoriales des trois pure players. Toutefois, l’identité professionnelle journalistique reste la clé de voûte de l’identité des sites et de leur plus-value éditoriale, au point de se dissocier des sites d’information participative qui ont délaissé cette vocation éditoriale.

La stratégie identitaire des sites pure players se prolonge par rapport à ce que Thomas Ferenczi[5] observait déjà avec la presse papier: l’identité journalistique se structure en se différenciant par rapport aux autres discours sociaux en vigueur dans l’espace public.

Considérant que l’identité journalistique est constituée d’autant de grappes professionnelles qu’il y a de spécialisations de support (temporalité du média, presse écrite ou presse magazine pour la presse, radio d’information ou d’animation pour la radio) et de thématiques (information généraliste ou spécialisée), on peut considérer qu’au sein du genre journalistique des médias en ligne, les médias 100% Web construisent leur identité d’un côté contre les sites des titres de presse, taxés de retard dans l’innovation éditoriale, et de l’autre contre les sites participatifs comme OhMyNews et Agora Vox, discrédités eux pour leur absence de ligne éditoriale. Pascal Riché nous confie que

new new journalism« Ohmynews ou Agora Vox ont voulu faire uniquement des informations citoyennes, le problème c’est qu’ils ne sont plus considérés comme des médias d’information. »

Pour le cofondateur de Rue 89, la conception du professionnalisme d’un média Web reste la même que sur papier:

« Le fond du métier reste le même: en gros il s’agit de valider des infos, de les présenter, les mettre en perspective, les hiérarchiser… Et les valider pour pouvoir dire ” voilà cette info c’est du solide ” »

Les sites d’information citoyenne sont uniquement alimentés par les lecteurs-auteurs, tandis que les sites pure players insèrent la participation des lecteurs dans une production informative éditorialisée. L’insertion de la parole ordinaire n’est pas pratiquée de la même manière. Johan Hufnagel considère que Rue 89, en publiant la tribune « J’ai 17 ans et je suis exclu car j’ai fait blocage contre Darcos » d’un lycéen puis le droit de réponse du proviseur, sort de son travail de journaliste. Pourtant, Slate a aussi publié la parole d’une lectrice âgée elle aussi de 17 ans. « Hadopi: Ce que nous vivons, Monsieur Copé, s’appelle une révolution culturelle. La réponse d’une jeune fille de 17 ans fan de jazz » est la réponse d’une lectrice de 17 ans à une tribune de Jean-François Copé. Une valorisation de la parole ordinaire très similaire au travail de Rue 89, à la différence que Slate a rééditorialisé le commentaire d’une lectrice alors que Rue 89 a commandé une tribune à un individu hors de sa communauté de lecteurs. La tribune de Rue 89 se rapproche plus du journalisme participatif ou de « l’information citoyenne », celle de Slate d’une valorisation éditoriale de la parole de ses lecteurs. L’équipe des journalistes de Fluctuat se contente pour toute participation d’appeler ses lecteurs à débattre de ses articles sur le forum du site, ce qui est moins mobilisateur que la promesse d’une publication en Une du site.

La participation des lecteurs est donc une part impondérable dans le discours éditorial des sites pure players, mais chaque site se différencie par sa manière d’intégrer la parole ordinaire. Les trois sites ne tombent pas dans l’excès participatif de sites agrégateurs d’opinions comme Agora Vox ou Ohmynews, mais ils utilisent cette parole pour se rapprocher de leur lectorat et instaurer un contrat de confiance et un sentiment d’appropriation du média par ses lecteurs. Dans l’enquête menée par Online Journalism Blog[6] sur la relation des journalistes à l’outil blog, la majorité témoigne de la possibilité d’un rapport plus direct avec leurs lecteurs, sans l’intermédiaire de l’éditeur, les rendant désormais capables d’anticiper directement les besoins des lecteurs et d’avoir des données fiables sur leur profil. Reste que la digestion de cet outil par les journalistes des pure players a abouti à une certaine normalisation de la forme d’écriture sur les blogs. De formats informels propices aux conversations horizontales, les blogs des rédactions de Fluctuat et Rue 89 sont devenus des articles plus conventionnels. Si la part du multimédia tend à s’imposer dans l’écriture, faisant de plus en plus de l’écriture Web une mixture hybride entre genre télévisuel, radio et presse, la manière de s’adresser au lecteur dans les blogs de journalistes n’atteint pas le degré de conversation et de créativité des blogueurs. La chronique « Humour and Seriousness » du blogueur Narvic sur Slate, adressée aux journalistes fondateurs du site, illustre bien ce paradoxe. Narvic interroge l’esprit du Net annoncé par les fondateurs du site, et cite des proches qui ont réagi à sa participation, en tant que blogueur, sur un site lancé par des journalistes des vieux médias:

«Je me suis interrogé en lisant ta chronique sur Slate si tu ne t’étais pas fait habilement récupéré par les promoteurs de Slate. Habile en effet de mettre en place un blogueur dont l’image sur le web est plutôt positive, car critique à l’égard des «old medias» (…). Or les fondateurs du Slate français sont tous issus des vieux médias (ils transportent sur le web leurs vieilles valises) et n’incarnent pas franchement l’idée de modernité véhiculée par le web, ni son côté bricolage-bidouille que l’on retrouve chez Rue89 (…) ou Bakchich. (…) Je reste perplexe. C’est exactement l’inverse de l’esprit web où de parfaits inconnus émergent par leur talent…»[7]

Un paradoxe donc entre la nature du site pure players et le sentiment dans la blogosphère d’un effet d’annonce chez les « dinosaures de la pensée unique »[8] pour s’approprier une image de média Web qui ne leur correspond pas. Reste à savoir si, comme le pressent Johan Hufnagel, il n’est pas nécessaire de venir du Web pour pouvoir s’y exprimer, ou si ce projet va être déstabilisé par les origines du Web critiques envers tout signe d’appartenance aux médias traditionnels. A l’étude des genres journalistiques déployés par les trois sites, Fluctuat, Rue 89 et Slate, on peut constater qu’il n’y a pas de rupture entre les genres traditionnels et les genres expérimentés sur le Web. Le pari de la continuité entre l’espace public traditionnel et le Web effectué par Slate peut donc aboutir, même s’il n’est pas issu du Web comme Fluctuat qui connaît en 2009 sa première année d’équilibre économique depuis le lancement du site. Comme sur l’espace médiatique traditionnel, l’important reste de trouver une communauté de lecteurs et de la fidéliser.

2) L’adaptation à la culture Web varie selon les projets éditoriaux
A – Evaluation des innovations des sites d’information généraliste pure players:
II – Les médias pure player: derrière le sigle commun, des projets divergents et hybrides, à l’avant-garde du renouveau éditorial de la presse en ligne

Lire le mémoire complet ==> (Les discours éditoriaux des sites pure player d’information à l’heure de la culture Web)
Master 2 de Journalisme Culturel de l’Université de Paris III
La Sorbonne Nouvelle
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[1] Tom Wolfe, auteur du manifeste du New Journalism
[2] Robert S. Boynton, professeur de journalisme à l’Université de New York, auteur de The New New Journalism, conversation with american best nonfiction writers on their craft
[3] http://www.slate.fr/story/6539/le-sexe-les-riches-et-nous
[4] http://onlinejournalismblog.com/2008/10/14/blogging-journalists-survey-results-pt1-context-and-methodology/
[5] Thomas Ferenczy, L’invention du journalisme en France, Edition Plon, 1993, Paris
[6] http://onlinejournalismblog.com/2008/10/14/blogging-journalists-survey-results-pt1-context-and-methodology/
[7] http://www.slate.fr/story/backlinks-2
[8] Selon le blogueur Intox2007, http://www.slate.fr/story/backlinks-2