Les journalistes Web: genre assis, debout, ou polyvalent?

By 11 March 2011

2) Les journalistes Web: genre assis, debout, ou polyvalent ?
Dans la preière partie de la recherche, nous avons évoqué la polémique née d’un article de Xavier Ternisien, journaliste au Monde, à propos des journalistes Web qu’il qualifiait de « forçats de l’info ».

Un des arguments intéressants dans l’article polémique du journaliste est celui de la sédentarité des journalistes Web. Le « genre assis » se serait définitivement imposé dans le paysage des journalistes avec l’arrivée des sites Internet de presse. Derrière les témoignages de journalistes qui passent leur journée devant leur écran à recopier des dépêches d’agence pour les poster au plus vite sur le réseau, le journaliste marque un grand coup dans l’imaginaire du profil type du journaliste. Le genre noble du reporter est obsolète, l’heure est au travailleur réactif et connecté 24h/24h au réseau Internet, incapable de se détacher de son écran. Evidemment, le constat est tiré à gros traits, l’exagération sert un papier persuasif, et les réactions des journalistes Web prouvent que Xavier Ternisien a réussi dans la provocation. L’argument est approfondi par Roger Cohen du New-York-Times. Le journaliste se demande si la culture de l’écran n’est pas en train de faire disparaître la culture du terrain, pourtant essentielle à la crédibilité des journalistes, partant de l’exemple des troubles sociaux en Iran où les journalistes du monde entier étaient collés à Twitter pour recevoir des « breaking news ». Nous l’avons déjà évoqué plus haut, le rôle du journaliste a évolué sur Internet. Avec la participation des individus ordinaires, il est fréquent que l’information provienne d’une source amateur, le travail du journaliste se résumant à recouper l’information et vérifier sa véracité avant de la publier. « To be a journalist is to bear witness »[1] affirme Roger Cohen, la connotation du verbe “bear” rappelant la gravité du rôle social du journaliste et l’exigence du rôle de témoin. L’impératif de ce rôle de témoin est de suivre l’information de ses propres yeux sur le terrain. Or, « interconnexion is not presence »[2] rappelle l’éditorialiste, en expliquant que quelque que soit la quantité des informations en provenance des amateurs, la masse des informations ne remplacera jamais un travail exigeant de reportage de terrain.

L’évolution vers le genre assis n’est pas propre aux journalistes Web, mais pour ces derniers, l’absence de rite du bouclage de l’édition transforme la production d’information en un flux permanent, pouvant dériver selon l’article de Xavier Ternisien en une sorte d’addiction à l’écran, entre la recherche permanente de l’actualité fraîche et la réponse en direct aux commentaires des lecteurs. Pourtant, considérer que genre assis et genre debout sont incompatibles sur le Web n’a plus de sens à l’heure actuelle. D’un côté parce que les rédactions Web et papier des grands quotidiens sont en train de se fondre en une même rédaction, quand ce n’est pas déjà le cas comme au New-York Times. Les journalistes partent alors en reportage et produisent des enquêtes pour l’édition Web aussi bien que pour l’édition papier. Deuxièmement, l’idée que le Web n’a pas les moyens nécessaires pour financer les reportages et les correspondants étrangers commence également à s’ effriter. Le constat n’est pas encore scientifique mais empirique car on parle d’un genre journalistique jeune et en évolution permanente. Les sites pure players comme globalpost[3] qui rassemble des correspondants du monde entier et livre exclusivement des articles de reportages et d’enquêtes contredisent la vision d’un genre journalistique « déconnecté » de la réalité du terrain. Plus profondément, le format du reportage évolue sur le Web, vers une forme multimédia qui renouvelle le genre. Un genre intitulé « web-reportage », pratiqué par les sites Web de presse, les blogs ou les pure players d’information, sans distinction. Les pionniers du genre veulent y réunir les critères de qualité du journalisme traditionnel avec la liberté de ton et l’indépendance du journalisme Web, tel la définition du journaliste Benoît Bringer:
« Tout le principe du web reportage repose dans le traitement transversal de l’information. Vidéos, photos, animations, textes, sons: tous les médias sont utilisés pour une approche en profondeur de l’information. Ces reportages peuvent être également complétés par des données chiffrées, des articles mais également coulisses ou “making of”, ainsi que les documents rassemblés au cours de l’enquête… »[4]

Un genre transmédia qui reprend la logique du terrain et l’objectif du « bear witness » du reporter, mais avec de nouveaux outils. Pour Johan Hufnagel, le journalisme d’investigation n’a pas disparu dans la presse en ligne. Au contraire, les outils du Web permettent de réinventer le genre:

« L’investigation peut très bien se marier avec le Web: rajouter une vidéo évite une description sans fin. Les journalistes français ont oublié qu’on pouvait déconstruire et reconstruire en permanence le format même sur le papier. Quand on a plus de moyens et qu’on est dans le rush, on publie sur un format standard. C’est pourtant l’art du Web que d’aller chercher des formats différents, ajouter des vidéos inédites etc. Il faut allier les outils du Net avec le meilleur du journalisme ».

Les concepteurs de la notion de « journalisme de lien » sont d’ailleurs les premiers à défendre l’idée que le « do what you do best and link to the rest » doit permettre aux journaux de se consacrer exclusivement à ce qu’ils font de mieux: les enquêtes et les reportages, et d’arrêter de viser une couverture exhaustive de l’information. A la définition d’un journalisme Web sédentaire et sans moyens suffisants pour le reportage, Jeff Jarvis, père de cette « nouvelle règle d’or du lien en journalisme », considère que le temps où les médias investissaient des ressources importantes pour avoir l’exclusivité sur un sujet, juste pour dire qu’ils étaient là, est révolu. Pour Jeff Jarvis[5], l’éthique du journalisme de lien est un moyen de sauvegarder la qualité du journalisme sur la toile, en renvoyant les lecteurs vers la source du reportage. A terme, c’est aussi un moyen de concurrencer les moteurs de recherche dans la recommandation et la hiérarchisation de l’information pour les lecteurs. Créer un circuit de l’information par

« un lien au reportage original, à un reportage complémentaire, aux sources de l’information (sans mentionner les liens des discussions et vers les discussions) »

c’est créer une relation directe entre les médias et leur public. Car, rappellent les penseurs du journalisme de lien, sous couvert de liberté de recherche sur le Web, les lecteurs passent en réalité par le prisme du moteur de recherche, dont le fonctionnement en algorithmes n’est pas supposé respecter la source de l’information. S’ils plaident pour redonner un rôle d’intermédiaire aux journalistes sur le Web, ce n’est donc pas pour réinstaurer une relation verticale entre émetteur de l’information et récepteur sur le Web, c’est pour concurrencer les nouveaux intermédiaires que sont Yahoo, Google ou Bing. A cela s’ajoute le fait que le web-reportage n’est pas coûteux pour les rédactions. Comme le précise Benoît Bringer, Internet ne requiert pas la même qualité d’image qu’un écran large (ce qui n’empêche pas certains d’avancer que les vidéos amateurs publiées sur You Tube et/ou Daily Motion constituent un nouveau sous-genre artistique), d’où la possibilité de filmer en caméra DV, voire avec son appareil photo numérique. Notons pour l’instant qu’en terme de journalisme d’investigation, les trois pure players n’ont pas encore été productifs. Contrairement à l’hypothèse que nous avons émise en début de recherche, ils ne sont pas à l’avant-garde dans l’adaptation des nouvelles formes de journalisme Web. Espritblog[6] a recensé quelques expériences de web-reportage françaises. On y retrouve les pionniers, le blog citoyen blogtrotters auteur pour l’instant de 8 web-reportages, à côté des éditions Web de journaux papiers comme l’express.fr, lemonde.fr et le site Web de la chaîne d’information en continu France 24. L’occasion de revenir sur notre séparation entre médias pure players et sites Web de journaux papiers. Si cette dichotomie est heuristique pour étudier le discours programmatique et la stratégie de marque des sites d’information généraliste pure players, elle semble se résorber quand il s’agit d’analyser les expérimentations de nouveaux formats d’information comme le web-reportage, défini par Benoît Bringer comme l’avenir du journalisme, qui a été plus vite digéré par les sites Web de journaux papiers que par les sites pure players de notre étude.

journalistes webPour en revenir à un des arguments majeurs de la critique du journalisme Web, celle de la généralisation du genre assis sur le Web et dû au Web, il convient de rappeler l’idée utopique que la connectivité au réseau serait un moyen d’accéder de manière plus rapide, plus directe, sans intermédiaire et sans coût aux contenus et aux sources d’informations nécessaires au travail des journalistes. Les journalistes Web ne sont-ils pas orientés par le mythe d’ubiquité véhiculé sur Internet par l’immédiateté et l’accessibilité sans fond de son réseau ? Le mythe valorisant du voyage immédiat, de la distance à domicile permise par l’écran et par la multiplication des sources sur le Web n’aurait-il pas pour effet de masquer la précarité des conditions de travail des journalistes Web et leur sédentarisation de plus en plus contraignante, due à la phase de post-publication, à l’impératif de conversation avec les lecteurs ? La notion de « victime consentante » attribuée par Gille Balbastre[7] aux journalistes précaires dans les rédactions pourrait alors se transposer aux travailleurs de l’information sur le Web. Un questionnement qui a le mérite de poser la question des moyens des rédactions pure players. Le directeur de la publication de Fluctuat nous confirme que le site a fonctionné sur le principe du bénévolat pendant huit ans, avant d’être racheté par Doctisssimo, et que ses membres devaient financer le site par des activités extra-éditoriales de service aux entreprises. En outre, les ressources des sites pure players sont difficiles à prévoir, étant donné le caractère fuyant de la publicité sur Internet, et ce même si le site connaît un audimat satisfaisant, comme le constate Pascal Riché pour Rue 89:

«On est un peu dans le brouillard car les annonceurs eux-mêmes sont dans le flou. Avant c’était les bannières maintenant ça marche plus, ils veulent que les internautes cliquent sur les pubs et achètent les produits. Notre intuition c’est que les annonceurs cherchent des lieux de qualité pour leur pub (cf. bon resto vs mauvais métaphore culinaire) Donc il faut accroître notre crédibilité et notre image de marque. »

Pour Fluctuat, site drainant une communauté assez large, mais dont la marque n’est pas encore connue par les annonceurs, le constat est identique, mais les conclusions divergent. Alexandre Boucherot se dit pessimiste sur l’avenir des sites pure players comme Slate et Rue 89. Tandis que la stratégie de marque est mise en avant par ces deux sites pour construire leur audience et donc les annonceurs, le directeur de la publication de Fluctuat considère que la marque peut influer pour l’investissement de départ, mais pas sur la longueur.

Il n’empêche, déduire que les journalistes Web sont immuablement collés à leur écran d’ordinateurs et contraints à une connectivité nous semble par trop déterministe. Nous avons vu que le discours éditorial de Rue 89 mettait en avant le genre du reportage avec sa rubrique « sur le terrain ». Les journalistes alternent, comme dans une rédaction papier, entre genre assis et genre debout, même si le genre assis tend à prendre plus d’importance sur le Web, avec la phase de post-publication. Mais au-delà de ce constat négatif, c’est le développement en ligne d’une nouvelle écologie de l’information qui est en cours, où le genre assis acquiert une nouvelle dimension avec son aspect conversationnel, tandis que le genre debout est lui aussi repensé par l’intrusion des outils Web dans la forme du récit.
B – Les médias 100% Web pris dans la destruction créatrice
II – Les médias pure player: derrière le sigle commun, des projets divergents et hybrides, à l’avant-garde du renouveau éditorial de la presse en ligne

Lire le mémoire complet ==> (Les discours éditoriaux des sites pure player d’information à l’heure de la culture Web)
Master 2 de Journalisme Culturel de l’Université de Paris III
La Sorbonne Nouvelle
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[1] « être journaliste, c’est supporter le rôle de témoin », Roger Cohen, « A journalist’s “actual responsability” » http://www.nytimes.com/2009/07/06/opinion/06iht-edcohen.html?em
[2] « L’interconnexion n’est pas la présence »
[3] http://www.globalpost.com/
[4]Benoît Bringer est journaliste indépendant. Il a réalisé “Correspondance(s) – Les nouveaux visages de la planète”, une série web documentaire d’un un an de Marseille à Tokyo en passant par Tbilissi, Téhéran ou encore Kaboul, http://benoitbringer.blogs.nouvelobs.com/archive/2009/04/05/web-reportage-le-nouvel-horizon-du-journalisme.html
[5] Jeff Jarvis est professeur associé et directeur du programme de journalisme interactif à l’école de journalisme de la Cité Universitaire de New-York, il écrit pour le Guardian et tient un blog sur la question des médias à l’heure du numérique, Buzzmachine. Il est à l’origine de la notion de « link journalism », http://www.buzzmachine.com/2008/06/02/the-ethic-of-the-link-layer-on-news/
[6] http://www.espritblog.com/index.php/2009/05/31/dossier-le-web-reportage-cote-coulisses/
[7] Alain Accardo (entretiens menés par Georges Abou, Gilles Balbastre, Patrick Balbastre, Stéphane Binhas, Christophe Dabitch, Annick Puerto, Hélène Roudie et Joelle Stechel), Journalistes précaires, Editions Le Mascaret, Bordeaux, 1998