Evaluation des innovations des sites d’information généraliste pure players

By 10 March 2011

Les médias pure player: derrière le sigle commun, des projets divergents et hybrides, à l’avant-garde du renouveau éditorial de la presse en ligne (II)

A – Evaluation des innovations des sites d’information généraliste pure players: entre mélange des genres rédactionnels et digestion des nouvelles pratiques cyberculturelles

Les innovations éditoriales des médias pure players sur lesquels nous allons nous pencher correspondent avant tout à une quête d’audience, dans un marché à entrée unique (quand le public ne paie pas l’information, les annonceurs constituent la majorité des ressources d’un site).

Création éditoriale singulière, à la frontière entre blogging et journalisme, les médias 100% Web entrent en concurrence avec les médias établis d’un côté et les blogueurs et sites d’information citoyenne de l’autre. Reste à trouver un modèle économique et un mode d’énonciation particulier pour fidéliser une tranche du public et perdurer sur la toile. Qu’ils soient nés de la première vague de la création de sites Internet comme Fluctuat ou plus récents comme Slate et Rue 89, les sites d’information pure players se posent la question cruciale de la fidélisation d’un public sur un support où les lecteurs ont la possibilité de naviguer d’un contenu à un autre sans s’intéresser à la source de l’information.

Nous allons nous intéresser à l’évolution du discours éditorial des sites pure players pour réussir à être visibles dans cet environnement de concurrence, avec en creux un mélange entre continuité des outils du journalisme traditionnel et expérimentations vers des pratiques rendues possibles par les nouvelles technologies de communication.

Sur le Web, nous tenterons donc de comprendre comment le nouveau discours éditorial est moins une spécialité floue et « dominée » décrite par certains chercheurs qu’un genre d’information évolutif et porteur d’expérimentations. Outre le constat de la transposition de genres journalistiques anciens comme l’éditorial ou le feuilleton (le storytelling ou journalisme narratif trouve sur Internet un second souffle), le journalisme Web innove avec un genre d’écriture “conversationnel”, basé sur un travail de post-publication des journalistes. En d’autres termes, partant du préalable théorique qu’un genre médiatique surdétermine la production journalistique, et que la presse en ligne est un genre à part entière, les médias pure players sont contraints d’adapter leur promesse éditoriale et leur style d’écriture aux nouvelles règles de coopération horizontale et d’échange avec le public[1]. Nous verrons par l’étude de trois pure players d’information – Slate.fr, Rue 89 et Fluctuat – que le genre de la presse en ligne n’est pas en rupture avec celui de la presse écrite mais qu’il opère un mélange avec d’autres genres médiatiques (photoreportage, radio, vidéo). De ce genre naissent une nouvelle liberté de ton, de format et de thématiques sertis dans un nouvel environnement de contraintes. En s’appuyant sur la notion de « paradigme journalistique » étayée par Colette Brin, Jean Charron et Jean de Bonville[2], on peut avancer l’hypothèse qu’au même titre que l’apparition du genre de la presse écrite a conditionné l’écriture journalistique au siècle dernier, l’émergence du Web permet aux éditeurs 100% Web de repenser leur charte éditoriale, leurs formats d’écriture et la relation au lectorat dans un sens plus participatif, interactif et créatif. On peut aussi avancer que le genre journalistique du Web a fait émerger de nouvelles thématiques d’information qui n’étaient pas traitées jusque là, de l’actualité Internet au contenu éclaté et divers des blogs participatifs des sites. Ainsi l’évolution du journalisme Web tient autant aux formats d’écriture qu’au contenu de l’information des pure players[3]. Nous évaluons les stratégies des trois pure players comme des avant-gardes de ce qui pourrait être fait pour la presse en ligne en général, après avoir constaté dans la première partie que les pure players disposaient d’une plus grande liberté éditoriale sur Internet que les sites issus de la presse papier. Nous chercherons donc les traces et les occurrences dans le discours éditorial de Slate, Rue 89 et Fluctuat d’innovations éditoriales et d’anticipation des attentes du public des internautes.

[1] En parallèle à la notion de dispositif de communication développée par Guy Lochard pour les émissions télévisuelles, Guy Lochard, « La notion de dispositif dans les études télévisuelles : logiques et trajectoires d’emplois », Hermés N°25, Paris , C.N.R.S Editions, 1999
[2] Colette Brin, Jean Charron, Jean de Bonville, Nature et transformation du journalisme, théorie et recherches empiriques, Presse Université de Laval, 2004[3] Nous considérons en effet le journalisme comme un espace de résonnance des évolutions culturelles, et, en ce sens, le passage de la pluralité des ordres de légitimité culturelle à leur hétérogénéité développé par Hervé Glevarec dans l’ouvrage collectif Penser les médiacultures, doit être pris en compte dans l’analyse de discours des nouveaux médias du Web. Les médias sont liés au changement culturel comme l’affirment Colette Brin, Jean Charron et Jean de Bonville : « le journalisme est une pratique culturelle et par conséquent il se reproduit à la manière dont se reproduisent les pratiques culturelles », tout en précisant que le discours journalistique interprète et reproduit les changements culturels selon le prisme de ses contraintes éditoriales et de la représentation du monde des journalistes. Colette Brin, Jean Charron, Jean de Bonville, op. cit, p. 58

Pourquoi Fluctuat, Slate et Rue 89 ?

Après quatre mois de stage dans un média d’information générale pure player, il était intéressant de s’interroger sur les contraintes éditoriales et les avantages que Fluctuat présente par rapport aux sites des titres de presse. Cependant, s’arrêter uniquement sur le discours éditorial de Fluctuat dont, nous le verrons, la production d’information est moins renouvelée et le projet éditorial moins ambitieux que d’autres pure players en terme de journalisme de lien et d’interaction avec les lecteurs, faisait courir le risque d’une recherche partielle et de passer à côté de certaines expérimentations éditoriales. Je voulais aussi enrichir mon analyse à des sites pure players lancés par des journalistes de la presse traditionnelle, afin d’évaluer l’évolution de leur discours par rapport aux normes en vigueur dans l’espace public traditionnel, ce que Fluctuat ne permettait pas, car ses fondateurs ne sont pas des journalistes mais des adeptes de cyberculture. Et puis il y avait aussi le danger d’une approche subjective en se basant sur un média dont je connais l’équipe de l’intérieur, mon regard risquant d’être restreint par mon expérience de journaliste stagiaire de la rubrique société[4]. Il m’a donc semblé plus approprié d’élargir la réflexion au journalisme Web en comparant le discours éditorial de Fluctuat avec ceux de Slate.fr et Rue 89.

[4] Il ne s’agit pas de fuir ma subjectivité qui est inévitable dans tout travail de recherche mais de favoriser une approche comparative pour en réduire au maximum la portée, et se rapprocher, sinon d’un regard objectif, au moins neutre et sans prise de position basée sur des expériences personnelles.
Si j’utilise mon expérience de stage à Fluctuat, je ferais en sorte que ce soit dans le cadre d’exemples révélateurs de certaines des occurrences abordées dans l’étude, et à condition qu’elles soient mises en perspectives avec un cadre théorique ou avec une situation comparable dans les deux autres sites étudiés.

Rue 89 n’est pas le premier site pure player généraliste mais il est celui qui, par ses promesses éditoriales (« l’Info à trois voix ») va le plus loin dans la promotion de l’information participative. Il était donc intéressant de se pencher sur la production de l’information d’un site dont l’image de marque repose sur les nouveaux mythes d’Internet. Quant à Slate.fr, c’est le dernier site pure player d’information généraliste lancé en France. Le choix de ce site tient encore une fois à son discours programmatique. Tant par les personnalités qui l’ont lancé (Jean-Marie Colombani, Eric Le Boucher, Eric Leser, Jacques Attali etc.) que par l’image renvoyée par Slate.com (un média pure player, mais plus prestigieux que les sites des titres de presse aux Etats-Unis), Slate.fr propose un contrat éditorial différent de Rue 89 : plus de contenu éditorial, une stratégie de marque liée à Slate.com et aux grands noms des fondateurs, le tout sur un support a priori peu adapté aux journalistes traditionnels et aux longs éditoriaux rédigés par des signatures : vont-ils réussir à s’adapter au Web 2.0 ?

Reste que d’autres sites pure players d’information généraliste méritaient aussi une analyse comparative : bakchich.fr, mediapart.fr, arretsurimages.fr etc. Le résultat de mon étude comparative ne sera donc pas exhaustive, mais l’ambition n’est pas de délivrer un tableau complet sur la situation des médias pure players en France en 2009 mais de déceler les grandes évolutions éditoriales à travers l’exemple des trois médias sélectionnés. Cette étude est illustrative et compréhensive des évolutions évoquées en première partie plus qu’explicative et généralisante.

De Fluctuat, un webzine racheté par un grand groupe de communication, à Slate.fr, un site au ton éditorialiste lancé par des journalistes renommés dans l’espace public traditionnel, en passant par Rue 89, le pure player généraliste le plus abouti dans l’interaction avec ses lecteurs, l’analyse de discours de ces trois sites va nous permettre à partir du même genre médiatique (la presse en ligne) de recouper des choix éditoriaux, des formats rédactionnels, des choix de thématiques d’information et des modèles économiques très variés. Comparer et mettre en perspective ces trois sites pourra en retour nous aider à définir ce qui est nouveau et révolutionnaire dans le journalisme Web de ce qui n’est qu’une évolution de la formation discursive des journalistes face aux évolutions parallèles de leur environnement culturel.

Lire le mémoire complet ==> (Les discours éditoriaux des sites pure player d’information à l’heure de la culture Web)
Master 2 de Journalisme Culturel de l’Université de Paris III
La Sorbonne Nouvelle