Court-termisme: Rôle crucial des investisseurs de long terme

By 16 March 2011

C. Réduire le court-termisme: le rôle crucial des investisseurs de long terme
La crise financière actuelle remet sérieusement en question la finance telle qu’elle s’est développée depuis les années 1980 et la libéralisation du secteur.

Au delà, c’est l’ensemble du Système Financier International qui nécessite d’être rénové. Mais les réformes visant à réguler la finance ne doivent pas restreindre les besoins de financement considérables de l’économie globalisée , en particulier les ambitions de croissance des pays en développement (PED) et des pays émergents. En outre il faut tenir compte du fort potentiel de croissance de ces pays dynamiques, sans doute les leaders de demain. Dès lors, comment éluder les failles du système (spéculation excessive, dérives bancaires…) tout en permettant à la finance d’apporter les ressources, et notamment l’épargne, là où elle est économiquement nécessaire ? La solution peut être apportée par les investisseurs de long terme.

C’est cette idée de Aglietta & Rigot (2009, pp.177-238) que nous allons développer dans cette sous-partie; ces auteurs consacrent une large part de leur ouvrage sur ces investisseurs de long terme, ce qui est une piste de réforme systémique sérieuse. Nous verrons qui sont les investisseurs de long terme et quel pourrait être leur rôle dans la construction de la stabilité du Système Financier International, qui est toujours l’objet de notre partie.

Une des principales ambitions est de réduire le court-termisme, c’est-à-dire orienter les investisseurs vers des placements de long terme. En effet, une des caractéristiques des investisseurs
institutionnels19 est de placer des capitaux en vue d’en retirer un rendement maximal sur une période la plus courte possible. Et cela pose des problèmes, notamment dans les grandes entreprises qui sont aujourd’hui sous la coupe d’un capitalisme actionnarial. Les ambitions des actionnaires et donc des investisseurs peuvent être contradictoires avec celles de l’entreprise: cette dernière privilégie les investissements de long terme (par exemple en capital), dont le rendement peut être long à intervenir. Il se pose donc souvent un dilemme entre les intérêts des investisseurs d’une part et ceux des entrepreneurs et des salariés d’autre part: ce dilemme est clairement tranché en faveur de l’actionnaire, puisque les grandes entreprises sont dépendantes de leur cours de bourse et des signaux de rentabilité qu’elles envoient aux investisseurs. Cependant, certains investisseurs institutionnels semblent se rapprocher de la vision à long terme.

La caractéristique principal des investisseurs de long terme est que leur passif est constitué de ressources collectives, ils n’ont donc pas de responsabilité vis-à-vis d’épargnants individuels, comme les fonds de pension en ont vis-à-vis de leurs retraités. Les stratégies des investisseurs de long terme sont définies précisément par des organismes de tutelle. Ce peut être « un Etat, une université, une collectivité territoriale ou un organisme financier public, par exemple le fonds de réserve des retraites français ». Contrairement aux fonds de pension de type américain, les investisseurs de long terme ne font pas porter le risque aux seuls ménages et participent à une socialisation des risques, assumant eux-mêmes une partie des éventuelles pertes. Aglietta & Rigot opposent ainsi les fonds de pension à cotisations définies (de type Fonds Commun de Placement (FCP)) aux fonds de pension à prestations définies: ce sont les investisseurs de long terme, qui assurent des flux de revenus sur longue période, quel que soit la tendance des marchés financiers.

Même s’il la frontière entre un investisseur de long terme et un investisseur institutionnel est parfois floue, il est possible d’établir une classification des investisseurs de long terme. Cela dans le but de pouvoir identifier les acteurs qui peuvent contribuer à créer une certaine stabilité financière. Il s’agit d’une part des fonds perpétuels et notamment:

les fonds souverains: représentent la majeure partie des fonds perpétuels, suivent une logique purement financière, et ont néanmoins comme objectif une prise en compte des risques macroéconomiques mais également le développement à long terme du pays d’origine (élaborent des stratégies de développement, notamment afin d’éviter le « syndrome hollandais »20).

les fonds publics de lissage des systèmes de retraites: permettent de compenser les déséquilibres financiers des systèmes de retraite temporaires dus à l’arrivée à la retraite des naissances issues du baby-boom. Ambitionnent d’« optimiser le rendement des placements en limitant le risque »; exemple du Fonds de réserve des retraites (FRR) français.
les fonds de dotations universitaires: ont comme objectif le placement à long terme de capitaux universitaires en évitant au maximum le risque: l’échéance des placements étant généralement à horizon indéfini, il y a une réelle vision à long terme, et la spéculation risquée est donc proscrite.

Rôle crucial des investisseurs de long termeD’autre part, on trouve les investisseurs institutionnels, mais seulement en partie:
les fonds de pensions: « collectent l’épargne à long terme des employeurs et des salariés pour fournir des revenus de retraites »; comme vu précédemment, il faut distinguer les fonds de pension à prestations définies de ceux à cotisations définies:
** fonds de pension à cotisations définies: ce ne sont pas des investisseurs de long terme, ils n’ont pas d’engagement à verser des revenus de retraites (il n’y contrat que sur les cotisations). Ils font porter le risque des placements sur les salariés. D’après les auteurs, ces fonds doivent être réformés (parce que créateurs d’instabilité financière et de spéculation excessive) afin de les orienter vers des stratégies de long terme. Ces fonds de pension devraient ainsi suivre les nouvelles normes comptables ( notamment la fair value, voir Partie I. I). 3. Revoir les normes comptables ), afin d’améliorer leur solvabilité, par exemple en incitant à une gestion des risques qui aurait un « sens économique ».
** fonds de pension à prestations définies: ils pratiquent une « mutualisation intergénérationnelle du risque»; le contrat porte sur un certain nombre de prestations, notamment en terme de revenu de retraite minimum.

Au sein des investisseurs institutionnels, les compagnies d’assurance suivent également des stratégies de long terme: elles subissent des contraintes règlementaires (notamment l’obligation de « tenir une compatibilité étroite dans la duration21 des actifs et du passif »), ce qui incite à privilégier les actifs de long terme peu risqués.

En somme, nous avons décrit les différents investisseurs de long terme qui pourraient impulser la refonte de la finance. Ce sont des investisseurs « patients », qui formulent des stratégies portant sur des périodes longues, c’est-à-dire supérieures à 5 ans. Ils privilégient des investissements réguliers et fiables plutôt que la spéculation hautement rémunératrice mais très hasardeuse. Les investisseurs de long terme pourraient donc incarner l’avenir du Système Financier International, à condition de maintenir une gestion des actifs diversifiée et « saine». Cela passe par une prise en compte des « valeurs fondamentales dans les tendances de long terme des marchés», et en particulier en étudiant les cycles longs qui s’opèrent sur les marchés financiers.

Idéalement, Aglietta & Rigot ciblent le renforcement des investisseurs de long terme au détriment des banques d’investissement et surtout des hedge funds, ces derniers étant les principaux vecteurs de risque systémique. Leur vision de l’économie mondiale est alors la suivante: « l’évolution principale à venir est la transformation du financement de l’économie mondiale du modèle de crédit dominé par les banques d’investissements en modèle des investisseurs à long terme capables de maîtriser le risque: faire jouer les forces de retour à la moyenne, investir en capital, prendre les obligations d’Etat comme base des portefeuilles d’actifs, exercer la discipline de marché sur le crédit titrisé » (p.236).

Pour conclure, il ressort de l’analyse de Aglietta & Rigot que la réforme du Système Financier International ne pourra se passer des investisseurs de long terme, qui existent déjà mais dont le rôle doit être valorisé tout en veillant à réguler leur bon fonctionnement dans le temps. Il faut veiller à ce que les investisseurs puissent encore maintenir leurs stratégies d’investissement à long terme; il convient également de proscrire toute délégation des affaires aux arbitragistes (traders et spéculateurs) qui, eux, ne privilégient que la rentabilité à court terme.

Ayant montré l’importance des investisseurs de long terme, nous allons poursuivre l’idée de cette partie I (la stabilité financière internationale) en présentant question de la circulation internationale des capitaux.
2. Construire la stabilité du système financier international
I. REFORMER LE SYSTEME FINANCIER INTERNATIONAL

Lire le mémoire complet ==> (Réforme du système monétaire et financier depuis la crise financière)
Mémoire de Master 1 Economie internationale et globalisation (EIG)
Université Pierre – Mendès-France Grenoble – Master 1
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19 Les fameux «zinzins»: ce sont les fonds de pension, les compagnies d’assurance, les fonds de retraites.
20 Désigne une situation économique dans laquelle un pays qui exporte principalement des ressources naturelles se voit confronté à une surévaluation de son taux de change liée à de fortes entrées de devises, débouchant par la suite à une dégradation de la compétitivité-prix. Dans le cas des fonds souverains issus de pays producteur de pétrole, il s’agit d’investir pour assurer la transition vers l’après pétrole (Norvège, Arabie Saoudite, Koweit…).
21 Sensibilité du cours d’une obligation à un changement de taux d’intérêt de 1%.