Le journalisme sur Internet: journalisme et journalistes web

By 20 February 2011

Le journalisme sur Internet

Hypothèses de recherche (A)
Nous assistons à un brouillage de la frontière entre journalisme professionnel et pratiques amateurs du traitement de l’information.
Les journalistes continuent de jouer un rôle fondamental sur Internet, dans la mesure où la majorité des observateurs continuent de considérer l’activité des blogueurs comme du commentaire de l’information produite par les journalistes. Nous partons donc de l’hypothèse forte que les mythes qui fondent l’identité journalistique sont toujours prédominants sur le Web et servent à définir ce que doit être l’information de qualité de demain : le journalisme Web n’a pas entraîné un bouleversement des valeurs professionnelles, contrairement à ce qu’avancent certains chercheurs qui y voient un espace de nivellement qualitatif par le bas.

C’est le cas de l’étude de Yannick Estienne, où les témoignages des journalistes Web, qualifiés de « dominés », décrivent un travail répétitif de copier-coller de dépêches AFP dominé par une course à la primauté du scoop qui empêche  la vérification des sources par des journalistes pressés et sous pression. Nous considérons qu’il est heuristique de distinguer les analyses du journalisme Web comme le penchant dominé et inabouti des éditions de presse sur le Web, et le journalisme Web tel qu’il est pratiqué par les éditeurs 100% Web : un support choisi et non subit, pour les possibilités éditoriales qu’il libère. Nous tenterons donc de définir le journalisme Web à travers les projets éditoriaux de trois sites pure players d’information qui sont au cœur des préoccupations de ce que signifie pour les médias « l’esprit d’Internet ».

Nous nous focaliserons sur les sites d’informations pure players et n’aborderont pas le cas des sites Web des éditions de presse papier. En effet, ces sites n’ont pas les mêmes contraintes éditoriales. Ils ont déjà défini un contrat de lecture avec une communauté de lecteurs, fait des études de marché, ils n’ont pas la même liberté créatrice que les sites pure players qui se lancent directement par la publication en ligne. Ces derniers ont des contraintes éditoriales positives et négatives. D’un côté ils revendiquent d’être détachés des contraintes éditoriales traditionnelles, mais de l’autre ils ont perdu la légitimité traditionnelle de « gatekeeper » de l’information face à l’amateurisme de masse.

Leurs modes de légitimation et de crédibilité sur le Web sont devenus hybrides ; d’un côté ils s’appuient sur les mythes fondateurs de la profession journalistique, de l’autre, sur l’utopie de l’information interactive. La rapidité des innovations sur le Web opère une destruction créatrice dont les médias tentent d’être acteurs plutôt que spectateurs. Nous considérons que les médias 100% Web peuvent jouer ce rôle d’accompagnateurs des innovations de communication de l’information, d’où notre choix de suivre trois d’entre eux et d’analyser leurs réponses éditoriales aux défis de l’évolution technologique et culturelle du Web. Plutôt que de rompre avec les anciennes pratiques journalistiques, ils en prolongent les méthodes de travail, et en adaptent les critères de qualité en les adaptant à la nouvelle doxa numérique. Nous nous poserons donc la question d’une adaptation plus ou moins réussie des pure players à la culture Web pour répondre à la question urgente « comment gagner de l’argent ? Comment vivre du journalisme ? ». Le renouveau des promesses éditoriales et de la relation au lecteurs devenu acteurs et auteurs seront les occurrences du discours éditorial des pure players sur lesquelles nous centrerons l’étude de notre corpus. Le journalisme de lien, le web-reportage, le storytelling multimédia seront les traces de l’évolution technologique que nous chercherons à retrouver dans la production de l’information des médias pure-players.

Le journalisme sur Internet a acquis de nouvelles libertés de diffusion par rapport aux contraintes du processus d’édition/publication/diffusion des médias traditionnels : Le blogging en a été l’instrument fondamental : il consacre l’absence d’intermédiaire entre le journaliste et ses lecteurs, l’instantanéité de la diffusion, l’interaction avec les lecteurs après la publication, l’absence de contraintes commerciales dans le choix des sujets. Nous émettons l’hypothèse que les éditeurs des médias 100% Web se sont donc libérés de pesanteurs éditoriales et de coûts de production, mais qu’ils se confrontent à de nouvelles contraintes issues des critères de légitimité et de crédibilité mis en avant par les acteurs du Web.

Paradoxalement, la libération éditoriale annoncée et l’autonomisation des rédactions implique de se confronter à un nouveau format rédactionnel, avec des contraintes comme un processus d’information en flux qui efface les repères traditionnels entre préparation d’un sujet, publication et transmission aux lecteurs. Nous chercherons donc à définir les nouvelles contraintes de format des éditeurs Web nées de la doxa participative et interactive du Web. Les journalistes sont-ils de plus en plus dépendants face aux lecteurs-contributeurs, ou le « journalisme de conversation » issu de l’interaction entre professionnels et amateurs va-t-il déboucher sur une nouvelle conception de l’information, où va-t-on vers une nouvelle conception de l’information où le processus de fabrication et la phase de post-publication deviennent des temps aussi importants que celui de la publication, consacrant ainsi un journalisme plus réflexif et autocritique ?

Le journalisme sur InternetLe public sur le Web est devenu un véritable acteur de l’information. A la fois source d’information, acteur et auteur, lecteur et commentateur de l’information, la formation d’un public qui interagit avec les professionnels dans le cycle de production de l’information est l’élément qui modifie le plus la forme de l’information en en faisant de plus en plus une matière à conversation. Nous postulons donc que les sites pure players d’information généralistes sont à l’avant-garde de l’adaptation à un public de plus en plus en réseau, auparavant identifié en communauté basée sur des valeurs communes. Nous chercherons à cerner, dans le discours éditorial des trois sites pure players d’information généraliste de notre recherche, les stratégies d’adaptation du contrat de lecture à l’évolution d’un public de plus en plus « liquide ».

Les tentatives de Fluctuat de développer son propre réseau social par la création d’un forum de lecteurs, les blogs amateurs de Rue 89, la publication des meilleurs commentaires des lecteurs à Slate seront autant de traces d’innovations éditoriales qui signalent la mise en scène d’un public à la fois lecteur et source de l’information. Nous chercherons à confirmer la permanence d’un contrat de lecture entre l’éditeur et ses lecteurs sur le Web, garant de l’identification du public à la ligne éditoriale du site et donc de la fidélisation d’une audience, étape primordiale pour des sites qui ne sont pas issus de l’espace public traditionnel. Nous avancerons selon une conception de l’hybridation de la nature des communautés de lecteurs sur le Web, où la relation est de plus en plus centrée autour de l’utilisateur.

L’espace numérique est en effet traversé par une logique d’information et une logique sociale. Les stratégies de fidélisation des éditeurs pure players sont donc à la fois repérables sur le site, par le discours éditorial, qu’hors du site, en développant des interfaces hors-médias sur le réseau social Facebook ou Twitter, en plaçant en page d’accueil des liens vers des sources d’information complémentaires à leur site. Le déploiement d’une nouvelle géographie sur le Web a selon-nous fait éclater le modèle de communauté de lecteurs traditionnellement utilisé par les éditeurs de presse.

Cette hypothèse nous semble heuristique pour évaluer l’émergence d’un nouveau contrat de lecture entre le média et son public, construit sur une identité multimodale des médias (site Web, profil Twitter et Facebook, module Iphone etc.) avec comme objectif de prolonger l’expérience de communauté entre un média et son public, une communauté ouverte et non fermée, et basée sur la participation des lecteurs et non la prescription de valeurs par le média.

Lire le mémoire complet ==> (Les discours éditoriaux des sites pure player d’information à l’heure de la culture Web)
Master 2 de Journalisme Culturel de l’Université de Paris III
La Sorbonne Nouvelle